GENNEVILLIERS ET LA SEINE

Pour le meilleur et pour le pire, Gennevilliers est marié avec la Seine. Le nom même de la ville proviendrait de sa situation à l’intérieur d’une boucle du fleuve. Mais surtout ce sont les inondations qui ont marqué l’histoire de la cité, en particulier la crue de 1910. Par Henri-Claude BONNET, Président de la Société d’Histoire de Gennevilliers. Photos des Archives municipales de Gennevilliers.

Le nom de Gennevilliers a-t-il un lien avec la Seine ? Il semblerait qu’en mérovingien le mot « gane » « gene » avec un ou deux « n » signifierait « entrave » Gennevilliers aurait pour étymologie, « la ville enclavée » par quoi ? Une boucle de la Seine. Ce qui peut justifier cette origine, c’est qu’aujourd’hui, dans le quartier du Village, dans le sous-sol de certaines maisons, apparaissent les fondations d’un château mérovingien. On retrouve cette étymologie dans les villes de Genève (Suisse)  et de Gênes (Italie).

De tout temps, les inondations ont été un fléau qui a ravagé la presqu’île de Gennevilliers. Dans un mémoire juridique datant de la fin du 19ème siècle, opposant la commune de Gennevilliers à M. le comte de Laugier de Beaurecueil, des pièces jointes au dossier relèvent huit années d’inondations qui s’échelonnent de 1610 à 1807. Celle de 1615 a particulièrement marqué les esprits puisqu’une gravure représente St Vincent de Paul, venir porter secours aux Gennevillois. Est-il vraiment venu ? Deux de ces biographes[1] témoignent. Le premier, écrit : « Dans les diverses inondations de la rivière Seine, Mgr Vincent prit un soin particulier de faire cuire incessamment du pain à St Lazare et de l’envoyer par bateau dans un village presque noyé de Gennevilliers à deux lieues de Paris ». Le second : « Dans le même temps que la guerre, les eaux de la Seine débordèrent… Le Saint Père pense qu’une inondation aussi considérable pouvait bien être funeste au village de Gennevilliers… Il fit charger une grande charrette qu’il envoya avec deux missionnaires qui déchargèrent leurs provisions dans une nacelle… »

 Pourtant, un bras mort de la Seine tout d’abord appelé « Fossé de l’Aumont », sans doute une altération de « l’eau morte » servait de déversoir lorsque le gonflement des eaux faisait sortir le fleuve de son lit. Long d’un peu plus de 4 km, il partait d’Asnières au niveau de l’actuel pont de Clichy pour se terminer à Colombes au niveau du pont d’Argenteuil.  Plus tard, il prit le nom de « Fossé de l’Aumône » Le verbe aumôner s’entendant dans l’ancien français de faire tout gratuitement. Une autre version serait que ce mot « aumône » viendrait d’une taxe appelée la « franche aumône » qui suite à une hoirie, devait être payée à l’abbaye de St Denis, propriétaire du fossé jusqu’en 1789. Si les héritiers ne pouvaient honorer cette taxe, ils devaient curer, nettoyer le fossé gratuitement.

Bien sur, ce fossé naturel ou creusé par les hommes, les avis divergent, n’accomplissait pas toujours le rôle qu’on attendait de lui. Pour se protéger, à diverses époques, les Gennevillois élevèrent des talus appelés des noues dont l’efficacité était loin d’être suffisante. Étymologiquement une noue est un mot d’origine gauloise, venant du latin « nauda ». Pour remédier à cette défaillance, il fut décidé d’élever des digues. Construites individuellement et ensuite en commun, ces digues furent reliées et rehaussées sous Louis XIII. La Seine profitant des moindres fissures, sous Louis XIV, en 1697 et 1698 des crues d’une grande ampleur emportèrent les digues et la population ruinée dut faire appel au pouvoir royal. Suite à ces inondations destructrices, le roi, par une ordonnance du 2 juin 1699, prescrit différents travaux à faire aux digues et impose les habitants à vingt sous par arpents de travaux.  En 1740, sous Louis XV un nouveau débordement recouvrit toute la commune, des maisons furent englouties. Ce fut un nouveau et total désastre pour la commune. Le duc de Choiseul, celui qui acheta la Corse en 1768 et propriétaire du château de Gennevilliers, fit continuer leur entretien.  C’est dans ce château, devant un parterre issu de la noblesse, dont le comte d’Artois, frère de Louis XVI et futur Charles X, qu’eut lieu le 26 septembre 1783, la première représentation du « Mariage de Figaro » dont l’esprit et l’ironie mises au service des idées nouvelles, annoncent la Révolution française. « Figaro a tué la noblesse » déclarera Danton. D’autres inondations importantes eurent lieu en 1799 et en l’an XIII (1805). Entre 1811 et 1813, à la demande du maire, Clément Jean-Baptiste Manet, grand-père du peintre Édouard Manet, ces digues furent élevées à 7m 30.

L’inondation de 1910

Dès le 21 janvier, la Seine commence à déborder sur les parties basses du Petit Gennevilliers, puis envahit les quais d’Asnières et d’Argenteuil jusqu’à Villeneuve la Garenne qui, à cette époque, faisait partie de la commune de Gennevilliers dont elle se sépara en 1929. L’inondation arrive aussi par le refoulement des eaux d’égout et les infiltrations de la digue d’Asnières. Le mercredi 23 janvier, elle s’étend. Le 24 elle devient beaucoup plus sérieuse. Habitués aux caprices du fleuve, les gens et la municipalité avaient pris des précautions utiles, muret devant les portes, déménagement des caves et des fournils, préparation de passerelles par la municipalité. Le bétail est évacué sur le remblai de la ligne de chemin de fer Paris-Ermont.

Le 25, pour venir en aide à la population, le gouverneur militaire de Paris décide « qu’en raison de l’extension de l’inondation et sa durée probable » de nommer des commandants de secteur, Gennevilliers dépendant de celui de St Denis. Il a toutes les troupes mises à sa disposition. Les écoles sont fermées.  Dans la nuit du 27 au 28 janvier, les digues d’Asnières et de Gennevilliers sont surmontées, le Fossé de l’Aumône devient une rivière. L’inondation devient totale. A part quelques îlots, Gennevilliers est entièrement recouverte quelques fois au ras des trottoirs, ailleurs de plusieurs mètres.  Plusieurs maisons menacent de s’effondrer. La nuit venue, les gens qui n’ont pu être évacués tirent des coups de fusil pour attirer l’attention des secours. Les enfants, les vieillards et les malades sont évacués vers les villes avoisinantes. Le bétail est abattu faute de nourriture. Le 30, la décrue s’amorce. Jusqu’au 25 février, on fait des brèches dans les digues, aussitôt refermées, pour éviter les eaux stagnantes. Quand l’eau se retire, le désastre apparaît dans son immensité. Sur les 2 000 maisons recensées, 1227 ont été atteintes par l’inondation, 150 sont évacuées, 13 se sont écroulées. A cela s’ajoute le gel. Les gens ne peuvent pas se chauffer, le charbon étant noyé dans les caves.

Avant tout, ce qui a sauvé Gennevilliers d’une catastrophe encore plus grande, c’est le dévouement de tous ceux qui nuit et jour ont défendu la ville pied à pied, les agents communaux, les pompiers, les gendarmes, les mariniers, les volontaires, et tant de défenseurs anonymes, héros obscurs. Grâce à eux des centaines de personnes ont été sauvées de la noyade. Il n’y a pas eu directement de victimes gennevilloises. Il faut signaler le cantonnier Émile DEGARD qui, après avoir participé à de nombreux sauvetages, est mort à 27 ans d’une broncho-pneumonie consécutive à plusieurs bains forcés. Gennevilliers lui fit d’émouvantes obsèques. Un mois plus tard, la péniche du marinier GHISLAIN, qui avait sauvé 24 personnes, fait naufrage. Il est grièvement blessé et sa petite fille âgée de 5 ans se noie. Il y eu aussi, au Pont d’Epinay, ce bateau du Génie, qui en se retournant, causa la mort de plusieurs soldats.

[1] Louis ABELLI, théologien français «Vie de St Vincent de Paul » tome 2 p. 269

[2] P.COLLET « Vie de St Vincent de Paul » tome 2 p. 500

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