Bondy: patrimoine à l’eau!

Depuis quelques semaines, plusieurs associations et citoyen-ne-s de Bondy se mobilisent pour empêcher la vente du garage municipal et de l’ex-PMI à la multinationale VINCI par la maire. Le 15 septembre s’est tenue une rencontre dont la première partie était consacrée à un exposé de l’histoire des lieux, les anciens bains douches de Bondy, dans le cadre des journées du patrimoine. Conférence passionnante de Françoise Mary que nous reproduisons ci-dessous. Françoise Mary participe au comité de défense des équipements publics du square du 8 mai 45, elle est aussi férue d’histoire bondynoise et de céramique architecturale. Lu sur le blog de Bondy Autrement.

Nous sommes ici dans le square du 8 mai 45 qui fut autrefois nommé rue des Bains, nouvelle rue ouverte en plein milieu d’un champ dans les années 1920, voilà donc presque un siècle.

Petit retour historique sur la ville de Bondy aux environs de 1900 afin de vous expliquer pourquoi la ville décida de construire ce bâtiment des Bains-douches.

Notre histoire est liée à celle de la banlieue parisienne où les usines en tous genres se construisaient depuis les grands changements du XIXe siècle apportés par la Révolution industrielle. Paris ne les autorisait plus entre ses murs et les ouvriers avaient de plus en plus de mal à s’y loger. Logements rares, de plus en plus chers ou alors insalubres. C’est ainsi que la proche banlieue a vu arriver à la fois une population d’employés, plus ou moins aisés, et également des ouvriers aux revenus peu élevés.

A Bondy par exemple puisque nous y sommes, la population a doublé en 20 ans, entre 1891 et 1911. Après la 1ère Guerre mondiale, la croissance fut encore plus rapide. Les marchands de biens toujours à l’affût des affaires juteuses, comme aujourd’hui, achètent des champs encore cultivés pour les séparer en lots qu’ils revendent à des Parisiens ou à des gens fraîchementarrivés de province, et espérant se construire une maison tout en cultivant un bout de jardin, tout en respirant l’air de la campagne, car Bondy était encore la campagne. Tous les lotisseurs leur promettaient monts et merveilles, la création prochaine de rues, l’installation prochaine de l’eau, d’égouts, mais ces lotissements restant privés, on ne leur disait pas que c’était de leur responsabilité et ils n’avaient pas les moyens de faire ces gros investissements.

L’Etat constatant le manque de logement a plusieurs fois légiféré, dans le but de permettre l’accès au logement à un prix abordable, avec notamment la loi Siegfried en 1894 qui lance la politique du logement social. Jules Siegfried est à l’origine de la Société des Habitations à Bon Marché, les HBM. On peut citer la loi Ribot en 1908 qui permet d’emprunter à 2% les 4/5 du coût de l’habitation ou les lois Cornudet en 1919 et 1924, obligeant notamment le lotisseur à obtenir une autorisation préalable à l’aménagement, l’obligation d’un permis de construire dans les communes ayant plus de 10 000 habitants, ce qui était notre cas. La ville peut donc dès lors s’opposer aux projets pour lesquels l’eau par exemple n’est pas prévue.

Cependant, pour les habitants des maisons déjà construites, et qui ressemblaient souvent plus à des abris de jardin, la commune tente de palier les manques, tout particulièrement celui de l’eau. Sans eau courante, difficile de se laver ou de laver son linge. S’ensuivent de gros problèmes d’hygiène, des maladies prolifèrentles habitants se plaignent dans toutes les villes exposées à ces lotissements défectueux. La ville installe donc des bornes fontaines auprès des lotissements et dans ce contexte difficile décide en 1923 de construire ces Bains-douches.

Le projet consiste à construire des bains populaires, appelés aussi bains de propreté pour les distinguer des bains comme lieux de bien-être réservés aux populations plus aisées du XIXe siècle notamment dans les grandes villes touristiques. Ces Bains-douches sont l’œuvre de l’architecte municipal d’alors, Marius Tranchant, et en grande partie réalisée par l’entreprise Maillard qui était installée à l’emplacement de l’actuel lycée Renoir. A cette époque, on se débrouillait pour privilégier les compétences locales. La construction respecte une symétrie parfaite, la partie centrale permettait de recevoir le public au rez-de chaussée tandis que l’étage était réservé au gérant. La partie gauche recevait les femmes tandis que la partie droite recevait les hommes, puisqu’il n’était pas question de mélanger hommes et femmes.

Les fondations sont en pierre meulière qui donne une bonne assise à l’ensemble, tandis que les murs sont élevés en brique. Le devis de l’architecte montre une attention particulière aux matériaux employés et pour le lecteur, c’est comme un petit voyage, même si tout n’a pas été entièrement respecté, comme c’était souvent le cas. Il note scrupuleusement « roche de St Maximin pour les marches, chaux hydraulique de Beffes pour les joints, briques de Vaugirard, briques de Belleville » etc. Mais pourquoi plusieurs sortes de briques ? Parce qu’elles n’ont pas toutes les mêmes qualités de résistance, pas les mêmes textures, pas les mêmes couleurs.

Vous remarquerez que la façade n’est pas du tout plane, lisse, monotone ; elle est pleine de relief, de dégradés dont le plus visible est donné par la différence de hauteur entre le corps central et les deux côtés. La façade est aussi vivante grâce à un corps central avancé, et du côté des fenêtres, une alternance de briques blanc jaune et rouges posées sur chant, c’est-à-dire sur le côté long et étroit, les jaunes ressortant par rapport aux autres. Le tout est ponctué de pointes diamants, tel est le nom donné à cette forme qui est en grès émaillé bleu. Rappelons au passage que le grès des fabricants de céramique n’est pas la roche utilisée par exemple pour les pavés, mais une argile à la propriété de grande résistance une fois cuite.

Plus visible, mais souvent on n’y prête pas attention, est toute la surface de briques auxquelles la composition et la cuisson ont donné des teintes dégradées du rouge orangé à l’ocre jaune. Ce n’est pas un détail, il suffit de regarder les maisons pour lesquelles on a cru bien faire en peignant les briques et les joints qui deviennent de couleur totalement uniforme et qui perdent ainsi tout leur cachet…

Le summum de la décoration est bien sûr la grande frise en mosaïque qui orne la corniche incurvée en retour sous le toit. C’est l’œuvre du mosaïste Philippe Mazzioli, descendant des célèbres mosaïstes venus de la région italienne du Frioul. C’était les Mazzioli, Del Turco, Facchina, qui est sans doute le plus connu car il a réalisé les mosaïques de l’Opéra Garnier à Paris, auquel un Mazzioli a aussi participé. Ce même Facchina a amélioré et fait breveter en 1852 un procédé de pose de la mosaïque par inversion du motif qui a permis un gain de temps considérable lors de la pose : on n’est plus obligé de coller un à un les petits morceaux. Ce nouveau procédé consiste à coller provisoirement les tesselles (c’est le nom des petits morceaux) à l’atelier, à l’envers sur un papier de taille manipulable par un homme, puis de les apporter et les fixer par un mortier colle sur le mur et retirer le papier. La plupart des mosaïstes préfèrent poser eux-mêmes, c’est ce qu’a fait Mazzioli, parce que la pose, surtout sur une surface courbe n’est pas facile. Les tesselles sont des petits morceaux presque cubiques en grès teinté dans la masse dont on ne voit qu’une face. Les petits points dorés que l’on voit bien briller les jours ensoleillés sont en pâte de verre recouvert d’une fine feuille d’or. Chut !

Les motifs sont parfaitement géométriques comme c’était la mode après la première guerre mondiale, où l’Art déco exposait ses lignes et formes géométriques. Nous voyons aussi un petit rappel des formes plus anciennes, ces lignes qui reviennent sur elles mêmes en formant des angles, qu’on appelle des frettes ou des grecques, sans doute pour le mosaïste est-ce une façon d’évoquer les premiers bains connus qui étaient ceux de l’Antiquité grecque puis romaine.

Ce décor n’était pas prévu au départ en mosaïque, pas plus que le panneau « Ville de Bondy Bains-douches », mais cela montre une véritable intention de donner à la population ouvrière un lieu digne, élégant, pas une construction au rabais, elle est emblématique de la vision que pouvait avoir la municipalité de l’époque à l’égard de ses concitoyens. Vous remarquerez aussi les ferronneries de la porte et des fenêtres qui l’entourent, des formes courbes avec sur la porte le B pour « bains » et le pour « douches ».

L’intérieur était également carrelé, avec des carreaux de faïence, portant les instructions destinées au public. Le papier ou la peinture n’auraient pas tenu dans ce lieu constamment mouillé. Le succès du carreau de faïence émaillé est complètement dû à ses propriétés hygiénique, il est parfaitement lisse et lavable à l’infini contrairement aux peintures et il peut porter tous les styles de décors.

Je vais vous lire quelques inscriptions figurant sur des carreaux, histoire de vous mettre dans le bain. Ils sont conservés à l’association historique qui occupe actuellement la partie centrale, qui n’a plus trace de carreaux au mur :

« 20 minutes sont suffisantes, déshabillage et rhabillage compris pour prendre un bain-douche. » 

« Aux heures d’affluence, les gérants veilleront à ce que ces limites ne soient pas dépassées. »

« Tout client qui ne répond pas à l’appel de son numéro, perd son tour. »

« Les serviettes et les coiffes doivent être rapportées au contrôle en sortant. »

« Il est interdit de faire du bruit dans les cabines. »

« Pour éviter les changements de température, il est prudent de s’essuyer dans cette cabine. » (Un peu de tenue tout de même)

Et une autre inscription sur carrelage à méditerpar ceux qui voudraient se débarrasser de ces équipements :

Article 257 du code pénal : « quiconque aura dégradé ou détruit des monuments d’utilité publique sera puni conformément à la loi. »

L’activité des Bains-douches cessa officiellement le 31 mars 1977. Aux dernières nouvelles, l’atelier de percussions du conservatoire occupaient la partie gauche, et le club de modélisme ferroviaire la partie droite.

Ces Bains-Douches, ouverts en 1925, étaient accessibles du mardi au dimanche matin d’avril à octobre, et seulement à partir du jeudi pendant les mois plus froids, sans doute parce que l’on sue moins…

Fin des années 20, la situation de la population ouvrière mal logée commençait à s’améliorer, c’est ce que nous allons voir avec le lavoir à côté.

L’Etat continue de légiférer pour améliorer la situation des mal lotis, avec la loi Sarraut de 1928 qui prend en charge la moitié des frais de viabilisation des lotissements défectueux, sous conditions. En 1928 aussi, la loi Loucheur accorde l’aide de l’Etat pour la construction de logements à bon marché, en locatif comme en accession à la propriété, pas seulement en immeuble mais aussi en petites maisons.

De nouveaux Bondynois arrivent et les constructions s’étalent à l’Est, au Sud et au Nord.

Bondy possédait un lavoir depuis 1901 au bord du canal, près du pont d’Aulnay, derrière l’actuel magasin Leader price. Il était couvert mais en plein vent, lavage à la main à l’eau froide. Toujours soucieuse du bien-être de ses habitants et profitant de larges subventions de l’Etat, la ville décida la création d’un lavoir moderne, où les machines à laver et sécher remplacèrent dès 1931 les lavages au bord du canal. C’est ce bâtiment.

Malheureusement, le locataire exploitant eut de nombreux désaccords avec la ville, notamment sur le prix du loyer trop élevé, et il dut fermer en 1935 ; les machines furent vendues en 1942, pendant la Seconde guerre.

Mais la vie de ce bâtiment ne s’est pas arrêtée là car après cette guerre, le bâtiment gardera l’une de ses fonctions premières : l’hygiène avec son corollaire : la santé. Il abritera le centre de Protection Maternelle et Infantile, la PMI, jusqu’à ces derniers temps où des esprits chagrins ont émis l’idée de le vendre à un promoteur privé avec démolition à la clé.

C’est ici le second témoin de l’histoire des Bondynois des années 20/30, et vous remarquerez qu’il est en parfait accord architectural avec les Bains-douches, formant un ensemble indissociable. Le tout au bord d’un square arboré, qui permet aux Bondynois de profiter d’un rare espace paisible sous ces grands arbres.

La PMI est une création par ordonnance ministérielle du 2 novembre 1945, c’est un système de protection de la mère et de l’enfant, qui vise à suivre leur santé, à donner toutes sortes de conseils aux jeunes mamans. C’est à la fois de la prévention et du dépistage. Toutes les mamans bondynoises sont passées par là.

Dans un numéro spécial du journal Le Bondynois titré « 1945-1965, 20 années de socialisme », Maurice Coutrot maire de Bondy depuis l’après-guerre, faisait noter deux rendez-vous importants à la PMI. Parce que vingt ans après la guerre, nous ne sommes toujours pas débarrassés de la tuberculose et des carences alimentaires. On lit côte à côte les horaires des vaccinations et ceux de la « goutte de lait », qui était la distribution gratuite de lait tous les jours de 10 à 11 heures.

La Goutte de lait n’est pas anecdotique comme on pourrait le croire, elle tient son nom d une œuvre nationale dont l’origine remonte à sa création en 1894 par un docteur, Léon Dufour. Les « Gouttes de lait » se sont multipliées partout en France, avec l’objectif de lier action sanitaire, sociale et éducative : elles sont les ancêtres des PMI. Une crèche PMI de Pantin porte encore ce nom en façade.

Côté architecture, ce bâtiment est à dimension humaine, parfait pour recevoir mères et enfants. Il est certes moins coloré que les Bains, plus discret, et pourtant c’est aussi l’œuvre de Marius Tranchant avec en plus son collègue Barrion. Si discret qu’on a du mal à voir à l’œil nu la subtilité du décor en grès émaillé gris bleu. Tout en haut ce sont des cabochons hémisphériques, mais en bas, les architectes ont choisi des décors au catalogue des céramistes Gentil & Bourdet, grande entreprise de grès de bâtiment extrêmement connue qui était installée à Boulogne Billancourt. Barrion et tranchant sont dans la droite ligne de ce qui se faisait depuis toujours, choisir un décor comme on met une enseigne, un signe qui permet de reconnaître l’activité du lieu, ici un lieu d’eau. Mais rien au catalogue des céramistes ne rappelait directement un lavoir, alors ils choisirent tout de même un rapport avec l’eau : les cabochons ronds du bas représentent un gros crabe paisiblement installé sur une algue.

La façade n’est pas symétrique comme sa voisine, pas nécessaire pour un lavoir ; mais si on regarde l’ensemble, le choix de la partie haute placée à droite permet l’unité avec son voisin, presque comme une vague, avec une alternance des parties basse, haute, basse, haute, basse.

Toujours pour l’harmonie du lieu, les murs sont en briques apparentes, avec toujours cette préoccupation d’animer la façade, par des niveaux différents entre parties briques et parties enduites, par exemple, ou un soubassement à trois dégradés. Vous remarquerez la porte, dont la ferronnerie ondule aussi comme des vagues. Les grandes ouvertures de la partie basse éclairent parfaitement l’intérieur dont une partie abritait également l’association des anciens combattants.

Ce lieu fait partie d’un projet immobilier englobant aussi le garage municipal dont vous ne voyez qu’une partie car il se prolonge à l’arrière, il date des années 49/50, agrandi au début des années 70 et là encore, il a été choisi d’utiliser la brique.

En regardant les façades de ces deux bâtiments, vous comprendrez aussi que n’en garder que les façades comme cela a été d’abord projeté, n’est pas possible, et cela perd tout son sens. Historiquement et architecturalement parlant.

Pour le moment, les Bains-douches ne sont plus menacés, les nombreuses protestations ont été entendues.

Nous revenons maintenant vers la sculpture réalisée par un artisan/artiste bondynois, en accord avec le nom actuel square du 8 mai 45.

La rue des Bains fut renommée rue du 8 mai 1945, quelques temps après la construction de l’hôtel de ville qui date de 1969.

Cette sculpture créée en 1995 pour le cinquantenaire de la capitulation de l’Allemagne, le 8 mai 1945, est une réalisation du Bondynois Norbert Grimaud.

C’est une commande faite à l’artiste par Jacques Ayache qui coordonnait les services culturels de la ville de Bondy, commande appuyée par le maire de l’époque Gilbert Roger. Il voulait rappeler aussi qu’enmai 1945, a lieu aussi la fermeture des camps de concentration, symbolisée par ces barbelés noirs d’où émerge la flamme blanche de la liberté.

Je vous invite à poursuivre à l’intérieur, comment préserver ce patrimoine, et quel est le projet contesté prévu à la place.

15 septembre 2017 – Françoise Mary.

Plus de photos des Bains-douches http://ceramique-architecturale.fr/balades-en-villes/bains-douches-mosaiques-mazzioli-bondy

 

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