Retour des services publics et reconquête des compétences techniques

Bien commun par excellence, l’eau potable fait partie des services territoriaux soumis à de profondes mutations. Remunicipalisation, transferts de compétences, bouleversements climatiques et technologiques : des lames de fond modifient les métiers, la gestion et l’organisation des services.  Par Juliette Fournier. Publié le 25/03/2019 dans Technicités -la Gazette des communes.

Chiffres-clés
6 milliards de mètres cubes distribués chaque année.
60 % issus de captage souterrains, 40 % des rivières.
900 000 km de canalisations souterraines.
16 300 stations de production.
148 litres consommés par habitant chaque jour (165 litres en 2004).
20 % de fuites en moyenne.

Année après année, sécheresses et pénuries confirment que les aléas climatiques et environnementaux menacent la ressource en eau. Les experts prévoient une diminution de 10 à 30 % des débits des cours d’eau français l’été dans les prochaines décennies.

Aux côtés des politiques publiques nationales, l’ancrage territorial est indispensable pour relever le défi de la préservation de la ressource. On l’ignore souvent, mais la France fut pionnière dans la gestion de l’eau décentralisée par bassin, et fait figure d’exemple mondial pour sa gestion intégrée de la ressource en eau.

Remunicipalisation

Aujourd’hui, les collectivités sont en première ligne pour assurer la réhabilitation et la sécurisation d’un patrimoine ancien, la continuité de service et l’accès aux plus démunis, ainsi que la recherche de nouveaux polluants.

Sans perdre de vue une rigoureuse gestion budgétaire et dans un contexte d’évolution de la réglementation (directive Nitrates, directive-cadre sur l’eau potable) et de la gouvernance (transfert de la compétence aux EPCI). Équation insoluble ? Comme souvent, le terrain se révèle source de solutions et d’exemples stimulants.

Après une période de forte délégation aux prestataires, la gestion publique revient peu à peu en grâce dans les collectivités : 40 % de la population sont aujourd’hui servis par une régie ou une société publique locale (SPL), contre 28 % au début des années 2000, selon la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR).

Le renouvellement de contrats signés dans les années 1980 est parfois l’occasion de changer de statut, comme à Grenoble (2001), Paris (2010), Brest (2012), Nice (2015), Rennes (2015) ou Montpellier (2016). Ce courant de remunicipalisation implique une reconquête de compétences externalisées durant des décennies, qui peut passer par la reprise des agents des délégataires, tels les cinquante-six employés de Veolia à Montpellier. Pour Maxime Durand, directeur de la régie Eau de Valence (lire encadré), l’emploi de personnel de droit privé est bénéfique : « Cela favorise le développement d’une culture de la performance, or celle-ci est devenue le mot d’ordre de notre métier », assure-t-il.

Nouveaux profils

Autre solution : la mutualisation des expériences et des moyens par le biais de regroupements, telle la fédération France Eau publique, et bien sûr, le transfert des compétences aux EPCI, prévu par la loi Notre pour 2020.

Pour les experts, la performance des services d’eau est une question de taille : difficile d’assurer des astreintes avec un service de quatre personnes.

Le service public d’eau potable comprend la protection des points de prélèvement, la production, le traitement, le transport, le stockage et la distribution aux usagers. Une palette de métiers aussi divers que spécialisés, depuis les hydrauliciens jusqu’aux releveurs de compteurs, en passant par les techniciens d’usine, de réseaux et de laboratoire. La nouveauté consiste à élargir cette palette afin d’intégrer une réflexion plus globale sur le cycle de l’eau.

C’est désormais à l’échelle des nappes phréatiques et du bassin-versant que les collectivités travaillent pour protéger leurs approvisionnements. Elles recrutent des profils plus ouverts sur l’ingénierie écologique, voire l’agriculture, pour animer les réseaux de partenaires impliqués (agriculteurs, entreprises, riverains, agences de l’eau).

On compte aussi une soixantaine d’hydrogéologues au sein de conseils départementaux et de groupements de communes. Chargés de la gestion opérationnelle de la ressource, ils analysent les besoins en eau potable, les projets de forage et d’exploitation des nappes et étudient les mesures de protection des captages. Une expertise récente pour les collectivités : jusqu’à peu, ces postes se trouvaient essentiellement dans les services de l’État ou au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

Ordonnancement

Autre exemple de la richesse des compétences des collectivités : le laboratoire d’Eau de Paris, régie créée en 2010, emploie 75 personnes, dont des chercheurs qui travaillent sur les procédés de surveillance de la qualité de l’eau et de détection des micropolluants. Une activité de recherche et développement qui va de la recherche agronomique sur les zones de captage aux nouveaux procédés de filtration dans les usines, et qui peut en remontrer à bien des groupes privés.

D’après un récent sondage, 75 % des Valentinois jugent que la régie Eau de Valence modernise le service public de l’eau. Ce qui confirme l’opinion du directeur, Maxime Durand, pour qui les régies de l’eau sont pionnières dans la modernisation de leurs pratiques et dans l’usage des technologies numériques. Instrumentation, interfaçage des systèmes d’information, outils digitaux modifient les métiers en profondeur. Une mission se généralise dans les régies : l’ordonnancement. Cette tour de contrôle pilote de façon centralisée les interventions des techniciens sur le terrain, gère les plannings et les urgences, fait circuler les informations entre les usagers, la production, la distribution. Une organisation de type industriel qui rappelle celle du transport routier.

Évolution des métiers

Chez Eau de Paris, on trouve aussi le poste de « chef de projet flux », nouveauté dans les organigrammes, dédié au suivi et à l’amélioration des performances du réseau, grâce à la collecte et à l’analyse de données éparses, avec le soutien de dispositifs numériques (capteurs, logiciels de simulation). Dans d’autres collectivités, comme la communauté d’agglomération Lisieux Normandie, on cherche des chargés de mission « cycle de l’eau » pour suivre le transfert des compétences des communes vers la collectivité. Techniciens capables d’une vision large, ceux-ci doivent à la fois élaborer des diagnostics patrimoniaux, analyser les DSP en cours et les compétences internes, définir des orientations stratégiques. Des missions riches qui mêlent savoir-faire industriels et logique de service public.

Quid des agents de terrain, dans ce contexte d’automatisation ? À la régie Eau de Valence, où l’on se refuse à éliminer l’humain, les effectifs augmentent et les métiers évoluent. Avec les capteurs de détection sur les canalisations, les « chercheurs de fuites » deviennent techniciens de maintenance de ce nouveau système et sont formés à l’usage des outils numériques. « Ils sont très moteurs dans cette évolution de leur métier », relève Maxime Durand. Idem pour les techniciens chargés des analyses de l’eau, affectés à de nouvelles missions tandis que les capteurs et les automates prennent le relais dans les usines de production. Mais cette vague de bouleversements n’a pas encore reflué, et les prochaines années diront quels métiers ont surnagé.
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Dites-nous Maxime Durand, directeur de la régie Eau de Valence

« Après quarante-cinq ans de délégation à un prestataire, en janvier 2014, la ville de Valence a repris la gestion en régie de l’eau potable, avec une volonté de transparence et de meilleure maîtrise de ses objectifs. Le service est passé de douze personnes à plus d’une trentaine aujourd’hui, en internalisant la production (6,48 millions de mètres cubes en 2017) et la distribution (30 000 abonnés à Valence et Bourg-lès-Valence).

Dès le départ, nous avons investi dans le numérique pour améliorer la relation avec les usagers et optimiser les opérations. Nous avons créé un poste d’ordonnanceur, adjoint au responsable de la distribution. Il gère le planning de façon très fine, organise les interventions des techniciens sur les divers secteurs géographiques et grâce à son lien permanent avec eux, peut traiter les urgences rapidement.

Désormais, l’ordonnancement s’applique aussi à la production, pour planifier de façon optimale les opérations de maintenance dans les usines.
En 2017, nous avons interfacé le système d’information clientèle, le système d’information géographique (SIG, pour la gestion du réseau) et le système de supervision autonome des usines (caméras, automates, capteurs).

Chaque information entrée dans l’un des systèmes alimente les autres : nous gagnons en rapidité et en transversalité. Lors d’un arrêt d’eau sur le réseau, le SIG est renseigné simultanément aux manœuvres effectuées sur le terrain, et une alerte du système d’information clientèle informe automatiquement les clients de la coupure.

À l’inverse, quand un client se plaint du goût de l’eau, nous entrons l’information dans le système d’information clientèle qui alimente automatiquement le SIG pour cartographier de manière dynamique les zones à problème et y apporter des solutions pérennes.

Enfin, nous équipons nos 150 km de canalisations de 700 capteurs pour détecter immédiatement les fuites, au mètre près. L’investissement important a été rentabilisé en un an par les économies d’eau réalisées. La remontée d’informations sur les défaillances fournit des statistiques qui permettent de planifier les opérations de renouvellement. Nos rendements sont ainsi passés de 80 à 85 % en quelques années. Ces équipements n’ont pas entraîné de réductions d’effectifs, mais ont permis un meilleur service, de meilleures performances et une évolution importante des métiers. »

 

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