Le projet de loi d’urgence agricole risque de consacrer la logique du chacun pour soi

Dans une tribune publié dans Le Monde le 15 juillet, un collectif d’associations et d’organisations demandent aux parlementaires de rejeter le projet de loi d’urgence agricole qui sera examiné par la commission mixte paritaire dans les prochains jours. En choisissant de court-circuiter la gouvernance locale de l’eau au profit d’une minorité d’acteurs agricoles, ce texte accroît le risque de tensions entre l’ensemble des usages de l’eau, alors que la ressource vient déjà à manquer.

L’eau est un bien commun dont nous dépendons tous. Cela exige que l’ensemble des usagers participe à sa gestion pour répartir équitablement la ressource et les efforts de préservation. Cette gestion en commun est la condition pour assurer dans le temps l’accès à une eau en quantité et qualité suffisantes.

La gouvernance de l’eau en France s’est construite autour de ce principe. Les élus locaux, les agriculteurs, les industriels, les représentants de l’Etat, les associations de l’environnement et d’usagers se rencontrent au sein d’instances locales où ils élaborent des compromis pour faire émerger une stratégie territoriale de gestion de l’eau. C’est ce modèle que menace aujourd’hui le projet de loi d’urgence agricole.

Le manque d’eau, déjà une réalité

Nous nous félicitions il y a peu des nappes phréatiques rechargées grâce à un hiver pluvieux1. Pourtant, au 6 juillet, sur les 101 départements français, 96 étaient concernés par des restrictions des usages de l’eau2. Ce n’est plus une situation exceptionnelle. Lors de la sécheresse de 2022, Nantes, qui semble peu concernée, avait frôlé la rupture d’approvisionnement en eau potable3. De nombreuses villes avaient dû être ravitaillées par camion-citerne ou de l’eau en bouteille. Les Pyrénées Orientales ont connu trois ans de sécheresse et font aujourd’hui face à d’importants incendies. Ce n’est qu’un avant-goût de ce que nous vivrons plus souvent et intensément en raison du réchauffement climatique. D’après le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, à horizon 2050, 88% du territoire hexagonal pourrait être en tension modérée à sévère en raison de prélèvements en eau devenus insoutenables4. Seul un changement profond de nos usages de l’eau pourra garantir l’accès à la ressource dans les prochaines décennies. La sobriété est une nécessité à planifier rigoureusement et collectivement.

Un texte qui rompt avec une gestion en commun de l’eau

En contradiction avec ses propres orientations visant à renforcer la gestion territoriale de l’eau (comme le 3ème Plan national d’adaptation au changement climatique5 ou le Plan eau6), le gouvernement a ouvert la porte à un texte qui contourne les instances locales de gestion.

L’Assemblée nationale s’est engouffrée dans la brèche. Le Sénat va plus loin en organisant une reprise en main de ces espaces délibératifs au profit de certains acteurs agricoles influents : plus de représentants d’un modèle agricole productiviste, moins d’élus locaux, moins d’associations environnementales et de défense des consommateurs dans les instances de gouvernance, ou encore des dérogations facilitées aux documents locaux de planification de la gestion de l’eau, notamment pour les ouvrages de stockage.

Pour quelle raison ? Faire perdurer un système agroindustriel fortement consommateur d’intrants de synthèse, d’énergies fossiles et d’eau, et pollueur de celle-ci, alors que nous savons que ce modèle n’est pas viable. Il rend les agriculteurs vulnérables aux chocs géopolitiques, économiques et écologiques, et dégrade leurs conditions de travail et leur santé7. En prétendant répondre à ces problèmes structurels, ce texte de loi ne fait que les renforcer et risque de consacrer la logique du chacun pour soi au moment précis où unir nos forces devrait être la priorité pour nous adapter à un monde qui se réchauffe.

Le mirage des bassines

En priorisant le développement d’ouvrages de stockage en dehors des instances de concertation, ce projet de loi risque surtout de privilégier les retenues de substitution, aussi appelées bassines. Celles-ci sont remplies l’hiver en pompant dans les nappes phréatiques pour une utilisation en été lorsque l’eau peut manquer. Au-delà des impacts négatifs sur les écosystèmes, leur généralisation est un mirage : une partie de l’eau stockée s’évapore et les sécheresses hivernales et pluriannuelles, amenées à devenir plus fréquentes, limitent leur remplissage. Autrement dit, ces bassines risquent surtout d’être vides. En 2050, même dans un scénario très favorable à leur déploiement, ces infrastructures onéreuses et ne bénéficiant qu’à quelques agriculteurs ne réduiraient que de 2% les prélèvements en eau de l’agriculture8. Miser uniquement sur elles ne fait que retarder l’adaptation de ce secteur à un monde où l’eau devient moins disponible.

En parallèle, le texte allège la réglementation sur les zones humides et réintroduit certains pesticides, alors que maintenir des sols vivants et des zones humides fonctionnelles est une solution naturelle bien plus pérenne pour stocker l’eau.

Repenser nos usages pour garantir notre capacité à produire sur nos territoires

Ne nous méprenons pas. Il est urgent d’agir aux côtés des agriculteurs pour qu’ils puissent adopter des pratiques durables, moins dépendantes de la ressource en eau, et ainsi continuer de produire dans les prochaines décennies.

Il est aussi crucial de garantir nos autres besoins en eau, comme la consommation d’eau potable ou la production énergétique, sans oublier les besoins des écosystèmes. La gouvernance actuelle de l’eau a le mérite de favoriser une concertation essentielle entre les usagers de l’eau puisque ce sont dans les mêmes sources que nous puisons. Ce projet de loi semble l’oublier.

A l’heure où les citoyens exigent plus de transparence et la prise en compte de leur voix dans les décisions qui les concernent, choisir sciemment un chemin opposé n’est plus acceptable. Nous appelons les parlementaires à voter contre ce texte, à refuser de satisfaire les intérêts de court terme de certains en ignorant l’alerte des scientifiques et des acteurs locaux, pour embrasser une autre voie : celle du soutien à un modèle agricole plus résilient et du renforcement démocratique des instances de l’eau pour engager des changements structurels et concertés. L’agriculture et l’écologie sont des alliées. De ce choix, les usagers de l’eau et les citoyens se souviendront.

1 Météo France. (2026). Hiver 2025-2026 : le bilan climatique de Météo-France.

https://meteofrance.com/actualites-et-dossiers/actualites/hiver-2025-2026-le-bilan-climatique-de-meteo-france [05/06/2026]

2 VigiEau. (2026). Carte et historique des restrictions. https://vigieau.gouv.fr/donnees/carte-historique [06/07/2026]

3 Bertrand, N. et al. (2023). Retour d’expérience sur la gestion de l’eau lors de la sécheresse 2022. IGEDD. https://www.igedd.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/014714-01_rapport-publie_cle5e1617.pdf [29/06/2026]

4 Arambourou H. et Ferrière S. (2025). L’eau en 2050 : graves tensions sur les écosystèmes et les usages. Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan. https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/2025/2025-06-25%20-%20NA%20156%20-%20L%27eau%20en%202050/HCSP-2025-NA156-Eau-9juillet-18h.pdf [05/06/2026]

5 Gouvernement. (2025). 3ème Plan national d’adaptation au changement climatique. https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/PNACC3.pdf [29/06/2026]

6 Gouvernement. (2023). Les 53 mesures du plan eau. https://www.info.gouv.fr/grand-dossier/preservons-notre-ressource-en-eau/les-53-mesures-du-plan-eau [29/06/2026]

7 Les Greniers d’Abondance. (2022). Qui veille au grain ? Du consensus scientifique à l’action publique. https://publications.resiliencealimentaire.org/qui-veille-au-grain/index.html [05/06/2026]

8 France Stratégie. (2025). La demande en eau. Prospective territorialisée à l’horizon 2050.

https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/2025/2025-01-21%20-%20Eau/FS-2025-Rapport-EAU-24janvier.pdf [05/06/2026]

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