Géant international de l’eau dont la puissance est assise sur une situation monopolistique en Île-de-France, Suez sent le sol se dérober sous ses pieds. La chute est-elle proche? Par Jacky Bortoli, Conseiller municipal de Grigny, Conseiller communautaire délégué en charge du cycle de l’eau de Grand Paris Sud, Administrateur du Syndicat mixte Eau du Sud Francilien. Lien vers un article du Monde : Suez sous pression dans son bastion francilien.
Aujourd’hui, on va s’intéresser de près à une situation explosive qui touche le géant de l’eau Suez et ce, en plein cœur de son territoire historique, l’Île-de-France. On a vraiment l’impression qu’une tempête parfaite est en train de se former. Il faut bien se rendre compte que Suez, en région parisienne, c’est une institution. C’est un acteur dominant, presque intouchable, pour la distribution de l’eau, depuis des décennies. C’est un véritable bastion, une forteresse historique. Pour saisir l’ampleur du sujet, il y a un chiffre à retenir: 3,3 millions. C’est le nombre d’habitants, d’usagers, qui dépendent de Suez, juste dans cette région. C’est tout simplement colossal. Mais voilà que se passe-t-il quand les murs de cette fameuse forteresse commencent à se fissurer ? Eh bien c’est exactement ce qui se passe en ce moment. Le géant se retrouve en fait assiégé et attaqué sur plusieurs fronts en même temps.
On commence par le premier front, la première grosse fissure. Cela se passe dans l’ouest de la région et c’est une défaite en justice qui pourrait coûter très très cher à Suez. Concrètement, un gros contrat pour la gestion de l’eau de 32 communes a été purement et simplement annulé par le tribunal administratif. En fait, c’est Veolia, le grand rival qui a attaqué l’appel d’offres remporté par Suez et qui a gagné. Tout le problème venait d’une petite clause dans le contrat. En gros, elle obligeait les villes à acheter une quantité minimum d’eau à une filiale de Suez. Le tribunal a été très clair: cela crée un avantage déloyal et cela casse les règles d’égalité entre les concurrents. Et là, c’est l’effet domino car cette décision de justice crée un précédent qui met en danger un contrat bien plus énorme, celui du syndicat Sénéo. On parle ici de 400 millions d’euros et de plus de 600 000 usagers. Et le gros souci pour Suez, c’est que ce contrat contient des clauses qui ressemblent étrangement à celles qui a été jugée illégale.
On part maintenant vers le sud de la région parisienne et on change de front. La bataille n’est plus juridique, elle est financière et elle est tout aussi féroce. Le point de départ, c’est un groupe de communes qui veut reprendre son réseau d’eau à Suez pour le gérer directement. Le problème, ils sont dans une impasse totale, car complètement bloqués sur le prix de rachat. D’un côté, les élus estiment que le réseau vaut zéro million d’euros, de l’autre, Suez en demande 240 millions! Forcément dans ces conditions, la discussion est au point mort. Alors face à ce blocage, les élus de certaines communes ont décidé de ne plus attendre. Ils sont passés à l’offensive avec une méthode assez radicale. L’idée c’est de taper Suez là où ça fait mal, c’est-à-dire au portefeuille et la mesure est spectaculaire. Certaines communes ont décidé de manière unilatérale, de diviser par deux le prix de l’eau facturée par Suez, une décision qui coûte des dizaines de millions d’euros à Suez et qui a, bien sûr, déclenché une véritable guerre juridique.
On a donc un front juridique, un front financier, mais ce n’est pas tout. Pour que le tableau soit complet, il faut ajouter un troisième élément: pendant que Suez se fait attaquer de l’extérieur, ça bouge aussi beaucoup en interne et le timing est vraiment mauvais. Toutes ces crises externes éclatent pile au moment où une nouvelle direction vient de s’installer. Un nouveau PDG, Xavier Girre a pris les rênes en juillet 2025. Il arrive donc en pleine tempête. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a une autre source d’incertitude. L’actionnaire principal de Suez, le fonds américain GIP qui possède presque 40 % de l’entreprise, chercherait à vendre ses parts. Ce qui ajoute une dose d’instabilité financière et stratégique au pire moment imaginable.
Bon, reprenons. On a la pression juridique, la pression financière et l’instabilité en interne. Alors qu’est-ce qui se passe quand on met tout cela ensemble ? Eh bien, on obtient une situation extraordinairement dangereuse pour Suez. C’est la définition même de la tempête parfaite. D’un côté, les défaites en justice qui menacent de faire tomber les contrats comme des dominos. De l’autre, des conflits financiers qui se transforment en véritable guerre de prix et au milieu de tout ça, une nouvelle direction et des doutes sur l’actionnaire principal. Et tout cela nous amène au chiffre final, celui qui résume toute l’urgence de la situation: sur les 3,3 millions d’usagers de Suez dans la région, les contrats de près de 3 millions d’entre eux sont aujourd’hui directement menacés par ces différentes crises! C’est la quasi-totalité de son activité francilienne qui est en jeu. Du coup, une grande question est posée: est-ce que Suez a les reins assez solides pour affronter cette tempête ou est-ce qu’on est en train d’assister à la fin de son long règne sur l’eau de la région capitale? Une chose est sûre, l’avenir du géant de l’eau en Île-de-France n’a jamais paru aussi incertain.

Marché de l’eau : le Groupe Suez sous pression dans son bastion francilien
vendredi 27 mars 2026
Entre l’annulation par la justice d’un appel d’offres dans l’ouest de l’Ile-de-France et les actions des agglomérations du sud de la région pour reprendre la propriété de son réseau d’eau, l’industriel est attaqué au cœur de son modèle historique.
Cinq ans après l’offre publique d’achat (OPA) hostile de Veolia sur Suez de 2021, les deux ennemis jurés de l’eau ont repris leur bataille, sur le terrain cette fois. Alors qu’une rocambolesque fuite de documents avait entaché, fin 2023, l’appel d’offres pour le renouvellement du contrat du Syndicat des eaux d’Ile-de-France (Sedif), remporté par Veolia, les deux groupes s’opposent frontalement dans l’Ouest francilien depuis quelques semaines.
Saisi par Veolia, le tribunal administratif de Versailles a annulé, le 24 février, l’appel d’offres que Suez avait remporté, un mois auparavant, pour la délégation de service public (DSP) de production et de distribution d’eau potable d’Aquavesc. Ce syndicat mixte regroupe 32 communes des Hauts-de-Seine et des Yvelines, dont Versailles, pour un total d’environ 520 000 habitants. Le contrat de DSP doit débuter le 1er janvier 2027, pour une durée de douze ans.
Selon les juges, la procédure ne respectait pas les règles d’égalité de traitement entre les compétiteurs. Elle prévoyait que le concessionnaire s’engage, pour toute la durée du contrat, à acheter des volumes minimums d’eau décarbonatée et de secours à Suez Eau France, lui-même candidat à l’appel d’offres. Cette « convention permet à Suez de réaliser un bénéfice qui l’avantage nécessairement (…)