Une étude sur les coupures d’eau

L’étude scientifique de Marie Tsanga Tabi « Analyse des difficultés d’accès à l’eau des ménages et du ressenti de la qualité de prise en charge de ces ménages par les distributeurs en France », menée dans le cadre de l’Irstea, GESTE, ENGEES, rend compte de la situation des personnes qui ont subis durant ces 4 dernières années des violations de leur droit à l’eau. Voir aussi l’article de Libération.

Ce rapport universitaire revêt une importance particulière puisqu’il permet d’éclairer le sujet des coupures d’eau en France à travers un prisme socio-économique. Cette approche sociale met en exergue la brutalité de la pratique de la coupure d’eau par les distributeurs et les conséquences en cascade sur les usagers.

A partir de la plateforme de plaintes et menaces de coupures d’eau de la Coordination Eau Ile de France et de France Libertés, la chercheuse Marie Tsanga Tabi a mené un travail de fourmi pour comprendre les éléments sous-jacents à cette violation du droit à l’eau en étudiant un échantillon de  1173 foyers sélectionné dans les 1500 témoignages reçus de 2014 à 2017.

Au-delà de la violation de la loi Brottes et du fondamental droit à l’eau, la chercheuse expose la réalité de ce qu’est une vie sans eau courante et tout ce que cela engendre en termes sanitaires et sociaux. Les coupures sont vécues par toutes les familles touchées comme de véritables traumatismes. Les témoignages choisis par la chercheuse ne donnent qu’un aperçu des situations dramatiques dans lesquelles sont plongées les familles dont l’eau a été coupée. Démunies, le rapport révèle que certaines familles n’osent même pas contacter les services sociaux.

« Bonjour, je me permets de vous contacter parce que l’on m’a coupé l’eau alors que j’ai trois enfants à charge, que je leur ai expliqué mon cas par téléphone et qu’ils ne veulent rien savoir. J’ai des problèmes d’argent pour l’instant. J’ai une facture impayée de 540euros, et ils me réclament en plus 155euros pour fermeture du compteur et 155euros pour réouverture, soit plus de 800euros ! J’ai déjà du mal à payer 540euros et ils me rajoutent des frais supplémentaires. Comment pourrais-je payer ? S’il vous plait, comment faire pour qu’ils rouvrent mon compteur d’eau ? On m’a dit qu’ils n’avaient plus le droit de couper l’eau, surtout avec trois enfants à charge ! Merci » – récit de la coupure d’eau n°371

Les coupures d’eau pour impayés dans une résidence principale sont illégales en France depuis 2013, elles sont pourtant longtemps restées fréquentes jusqu’au début de l’année 2018. Couper l’eau pour impayés est une violation des droits humains. C’est pourquoi France Libertés et la Coordination Eau Ile-de-France se sont battues contre les dérives de notre société économique en dénonçant les coupures d’eau. L’irrespect de la loi Brottes par les acteurs de l’eau (politiques, distributeurs, réseaux, gouvernement) nous a mené à porter les cas de coupures d’eau illégales devant la justice pour faire appliquer la loi et ce faisant construire une jurisprudence pour la reconnaissance du droit à l’eau en France.

Le travail de Marie Tsanga Tabi livre une analyse minutieuse et objective. Ainsi, certaines idées reçues liées aux coupures d’eau sont balayées. Le rapport de la chercheuse prouve par exemple, chiffres à l’appui, que seul 1% des ménages qui nous ont appelé à l’aide se sont vus couper l’eau en raison de leur mauvaise foi, refusant de payer leur factures. Qui plus est, plus de 75% des victimes sont des ménages en situation de grande précarité ou en situation de fragilité socio-économique temporaire. D’autre part, 61% des foyers comportent des enfants et 39% correspondent à des parents isolés.

Des ménages précaires vivaient des situations insupportables, un cercle vicieux se resserrait autour d’eux. Concrètement et au quotidien, ne pas avoir accès à l’eau courante les obligent à avoir recours à des systèmes D comme se doucher dans les gymnases ou aller chercher de l’eau à des bornes fontaines publiques, livrés au regard de tous. La honte des victimes de coupures d’eau est un sentiment non négligeable qui engendre de véritables fissures sociales et un isolement. Ces situations sont pourtant gérées par les opérateurs dans l’indifférence la plus totale la plupart du temps, accentuant les aspects inhumains de la pratique de la coupure d’eau et augmentant la vulnérabilité psychologique des victimes.

Le rapport de Marie Tsanga Tabi permet de prouver scientifiquement que couper l’eau aux ménages les plus précaires n’est en rien une solution mais ne fait que participer à leur exclusion socio-économique. L’Etat, garant des droits de la population, n’a pas tenu ici son rôle dans la construction d’une cohésion sociale et a plutôt participé à la division.

La solidarité, la bienveillance et l’empathie manquent encore aujourd’hui cruellement dans la gestion des situations des usagers de l’eau notamment pour les plus précaires d’entre eux. Un changement de pratique est nécessaire et urgent  pour que la mise en œuvre du service public de l’eau puisse servir de promotion au droit à l’eau pour tous dans notre pays.

Télécharger le rapport sur le site de l’IRSTEA

Même protégés des coupures d’eau, les ménages précaires toujours en difficulté

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