Chili: des luttes pour l’eau à l’exercice du pouvoir

Venu des luttes pour l’eau comme pour le bien commun et les droits humains, Rodrigo Mundaca a été élu, au mois de mai dernier, gouverneur de la région de Valparaiso, sous les couleurs d’une gauche décidée à rompre avec les logiques néolibérales. Entretien avec  Rosa Moussaoui, publié le 16 décembre 2021.

L’Humanité. Dans certaines zones du Chili, des familles ne peuvent faire couler l’eau de leurs robinets que 15 minutes par jour. Comment une telle situation est-elle possible dans un pays andin ?

RODRIGO MUNDACA. Le Chili est probablement un reflet sans équivoque de ce qui s’est passé avec les politiques néolibérales dans le domaine des biens naturels communs, dans le domaine de l’eau en particulier. C’est le seul pays au monde à avoir privatisé ses sources d’eau dès 1981, conformément à la Constitution de 1980 forgée par un régime dictatorial.

Le régime juridique privé de l’eau est enchâssé dans cette Constitution, dans son article 19, qui confère à des propriétaires privés des droits sur les eaux. La gestion de l’eau, elle aussi, a été offerte au secteur privé. Autrement dit, les sociétés d’assainissement ont commencé à être privatisées à partir de 1997, avec l’entrée en scène de multinationales comme le groupe français Suez, qui gère depuis 1999 les services d’approvisionnement en eau potable et d’assainissement des eaux usées de la région métropolitaine de Santiago.

Le Chili se caractérise par un modèle de développement privilégiant le secteur primaire, dépendant des exportations de matières premières qui impliquent l’utilisation intensive d’actifs naturels limités, en particulier le sol et l’eau. Dans cette logique, l’industrie extractive est beaucoup plus importante que la sauvegarde de l’eau en tant que ressource commune et de l’accès à l’eau en tant que droit humain.

Aujourd’hui l’eau est captée par l’agro-industrie, par l’exploitation minière, par l’industrie forestière, il y a aussi l’eau captée par les sociétés d’assainissement qui sont aux mains des sociétés transnationales, les mêmes qui nous imposent pour l’eau potable les tarifs plus élevés d’Amérique latine. Avec ce caractère intensif de l’extractivisme dans le pays, la plupart des bassins s’épuisent ; il n’y a pas de ruissellement des eaux de surface dans les rivières, ce qui provoque une fracture métabolique du cycle hydrologique et donc tout est absolument compromis, notamment l’approvisionnement en eau. Cela se produit dans cette région même où nous nous trouvons. Aujourd’hui, nous avons plus de cinq cent mille personnes qui dépendent des camions-citernes pour pouvoir satisfaire chaque jour leurs besoins en eau potable.

La privatisation et la marchandisation de l’eau, au Chili, ont donné la priorité à l’industrie extractive, pas à l’eau en tant que bien commun pour les collectivités, les territoires. En ce sens, elles compromettent la vie du peuple, des travailleurs, des pauvres, des plus modestes.

Rodrigo Mundaca (à droite sur la photo) au salon des maires en 2019 avec (de g à d) Vivien Rebière, Estelle Luc, Jean-Claude Oliva et Justine Richer. Rodrigo Mundaca était venu à Paris pour recevoir le prix Danielle Mitterrand.

L’Humanité. Venu des luttes, du mouvement social, vous avez été élu, au mois de mai dernier, gouverneur de la région de Valparaiso, sous les couleurs d’une gauche décidée à rompre avec les logiques néolibérales. Pourquoi avez-vous franchi le pas de briguer des responsabilités institutionnelles ?

RODRIGO MUNDACA. Cette décision a donné lieu à des discussions très intenses dans le mouvement au sein duquel je milite pour la cause de l’eau. Je suis, je continue d’être le porte-parole du Modatima, le Mouvement de défense de l’eau, de la terre et de protection de l’environnement. C’est une organisation qui, avec d’autres au Chili, a installé cette bataille visant à récupérer l’eau pour nos communautés, nos territoires. Non sans quelques problèmes.

Je me suis porté candidat à une fonction qui faisait pour la première fois, au Chili, l’objet d’un choix démocratique

Notre mouvement a été historiquement persécuté, criminalisé, censuré, attaqué, maltraité. Et quand nous avons pris la décision de nous inscrire dans la bataille institutionnelle, nous l’avons fait après mûre réflexion, beaucoup de débats internes et beaucoup de polémiques. Aussi parce que généralement, les leaders sociaux qui franchissent ce pas finissent par être cooptés, absorbés par l’institution. Je me suis porté candidat à une fonction qui faisait pour la première fois, au Chili, l’objet d’un choix démocratique.

Auparavant, les gouverneurs régionaux relevaient d’une désignation par l’autorité nationale, ils n’étaient pas élus démocratiquement. Valparaiso est finalement la seule région où un mouvement social comme le nôtre a pu triompher dans une élection à cet échelon, avec, également, sept femmes et un homme élu à la Convention Constituante ce qui nous rend très fiers. Mais cela n’a pas été facile. Ce n’est pas facile pour les mouvements sociaux que nous représentons, que nous conduisons avec d’autres, de s’inscrire dans l’institution, en ayant en tête de lui forcer la main pour qu’elle se mette au service des précaires, de ceux qui ont besoin d’être protégés, à la disposition des travailleurs, des plus modestes. Voilà où nous en sommes : 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, nous plaidons sans relâche pour de tels changements.

L’Humanité. Vous êtes, régulièrement, la cible de menaces, d’intimidations…

RODRIGO MUNDACA. Tout le monde sait que j’ai été condamné après avoir dénoncé un ancien ministre de l’Intérieur pour usurpation d’eau dans la province de Petorca. Ils m’ont d’abord condamné à cinq ans de prison, puis ils ont abaissé la peine à 865 jours, à 61 jours et finalement je me suis retrouvé contraint, pendant un an, à me présenter à la gendarmerie les cinq premiers jours de chaque mois, avec de nombreuses restrictions pour quitter le pays. Pendant la révolte sociale d’octobre 2019, nous étions sous surveillance étroite du renseignement et de la police chilienne. La police connaît parfaitement nos activités, que nous ne cachons pas : nous travaillons et combattons pour mettre au centre du débat politique la récupération des biens naturels communs. Et nous n’avons pas à en rougir, bien au contraire.

L’Humanité.  Comment cette victoire électorale s’est-elle construite ?

RODRIGO MUNDACA. Elle s’est bâtie depuis le peuple. Je crois que mon implication dans la bataille de l’eau, internationalement reconnue, a été un atout majeur. Je vis depuis plus de vingt ans dans la région de Valparaíso, l’épicentre national de la violation du droit humain à l’eau. Je n’ai jamais quitté ce territoire. J’ai sillonné le terrain, dans une campagne collective, rompant avec le consensus chilien, croisant les questions sociales et les questions environnementales, menée avec les travailleurs et les travailleuses, les habitants des quartiers populaires, « les enfants de personne, les propriétaires de rien », pour reprendre les mots de [ l’écrivain uruguayen ] Eduardo Galeano.

L’Humanité.  Le Chili est un pays très centralisé, cela est dû, en partie, à l’héritage de la dictature. Dans ces conditions, quelles sont vos marges de manœuvre comme gouverneur de région ?

RODRIGO MUNDACA.  Le Chili est, parmi les pays de l’OCDE, le plus centralisé après la Turquie. Par conséquent, le processus de décentralisation engagé est très intéressant, très stimulant, car il ouvre la possibilité de régler le cours de notre propre destin dans nos communautés, dans nos territoires, de refonder notre relation avec l’autorité centrale.

Mais ce processus de décentralisation suscite aussi des conflits de pouvoir. C’est une dispute : une dispute de pouvoir politique, économique, administratif, mais aussi social, culturel, moral. Cette discussion est d’une envergure énorme, car historiquement les communautés, les territoires, ont toujours dépendu du niveau central. Comme gouverneur je suis censé m’en référer, dans mes relations avec des autorités sectorielles, à un délégué présidentiel – ce que je refuse de faire.

Nous avons encore beaucoup de contraintes : nous aurions besoin de compétences dans le domaine de l’éducation, de la santé, du logement, des sciences, de l’égalité des genres. Nous avons des compétences qui nous permettent d’avancer, mais elles ne nous suffisent pas en tant que gouvernement régional. C’est à nous d’élaborer la stratégie de développement régional. Nous devons développer la politique environnementale.

À nous de constituer un Conseil régional de la société civile. J’ai l’initiative politique et l’initiative budgétaire, ce qui est extrêmement important pour pouvoir concentrer les ressources là où elles sont le plus nécessaires. Mais ce n’est pas suffisant. Par exemple, si je veux déclarer sanctuaire naturel un parc, un espace vert, je dois m’en remettre au Conseil des ministres à Santiago. La division budgétaire du gouvernement central est celle qui nous presse pour savoir combien dépenser, quand dépenser et comment dépenser. Et c’est une grande discussion que nous avons avec les gouverneurs régionaux, avec le niveau central.

Nous aurions besoin d’une loi fiscale régionale, afin que les entreprises qui exploitent les ressources naturelles paient des impôts dans notre région.

La loi de finances a été récemment discutée et clôturée. Par exemple, si j’ai un solde de trésorerie, que je ne suis pas en mesure d’exécuter l’intégralité du budget, 50 % resteront à la région, comme solde de trésorerie. Et l’autre moitié reviendra au niveau central. S’il y a une urgence nationale ou une urgence territoriale, le gouvernement peut nous retirer 5 % de nos ressources. Nous aurions besoin d’une loi fiscale régionale, afin que les entreprises qui exploitent les ressources naturelles paient des impôts dans notre région. Aujourd’hui ces entreprises versent des impôts au niveau central. Il y a donc encore beaucoup de défis à relever pour récupérer des droits, matérialiser la récupération de ces droits dans les politiques publiques pour changer la vie des personnes.

L’Humanité.  Quel regard portez-vous sur cette campagne présidentielle très polarisée ?

RODRIGO MUNDACA. Sans aucun doute, le fascisme en Amérique latine est un phénomène qui nous inquiète. Cette campagne s’est polarisée, en réponse au consensus post-dictature qui s’est installé à partir des années quatre-vingt-dix, quand on nous promettait que la joie allait revenir, que nous n’avions qu’à rester à la maison, que des politiciens professionnels nous couvraient de promesses, jurant de résoudre sans nous tous nos problèmes. Nous sommes extrêmement préoccupés par la présence au second tour de l’élection présidentielle d’un candidat appelant à combattre la migration en creusant des tranchées autour du territoire, à se retirer du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, prêt à persécuter les militants de gauche, à fermer le ministère de la Femme, à retirer leurs prérogatives aux gouverneurs de région jugés indociles. Ce ne sont là que quelques exemples.

Jose Antonio Kast nie le changement climatique, relativise les pratiques violentes, cruelles et inhumaines qui ont violé les droits humains pendant la dictature. Il n’a pas hésité à affirmer publiquement qu’un tortionnaire aussi notoire que Miguel Krassnoff, condamné à plus de 840 ans de prison à perpétuité, n’est pas une mauvaise personne. Cela nous inquiète, nous sommes très préoccupés par le fascisme. Nous sommes très inquiets de l’ascension de ce candidat lié à Jair Bolsonaro, qui tourne comme lui le dos à la vérité et au bon sens.

L’Humanité. Comment expliquez-vous cette montée de l’extrême droite, deux ans après la révolte sociale chilienne, un an après le référendum par lequel les électeurs ont choisi d’enterrer la Constitution héritée de Pinochet ?

RODRIGO MUNDACA.  Je vous renvoie la balle : comment expliquez-vous les scores de Marine Le Pen en France, après la révolte des Gilets jaunes ?  Il est curieux qu’après une telle éclosion sociale, un candidat de cette nature émerge. Mais le discours de l’ordre n’est pas nouveau, il imprègne toutes les couches sociales, il irrigue le monde entier. Le 18 octobre 2019, nous avons connu un débordement de colère, une mise en cause citoyenne des façons conventionnelles de faire de la politique, un rejet du modèle économique qui creuse les inégalités.

Ce mouvement a pu repousser les frontières du possible : il a ouvert, dans un très court laps de temps, sur un processus constituant. Kast ne sort pas de nulle part : il est le visage de la réaction des secteurs les plus conservateurs et les plus fascistes de la société chilienne à cette révolte sociale. Les médias de masse, les sondages l’ont installé dans le paysage politique, comme cela a déjà été fait à d’autres occasions dans le pays.

Et puis, au Chili, il y a encore ce discours atavique de l’anticommunisme, qui porte encore. Nous devons nous y opposer en écoutant les gens, les communautés. En parlant sans relâche de démocratie, de liberté, de respect des droits de l’homme, de récupération des biens communs, de récupération de nos droits, pour en finir avec cette logique néolibérale. C’est là que se trouve l’espoir.

Lire Rodrigo Mundaca, lauréat du prix Danielle Mitterrand 2019

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.