La sobriété en eau, vraiment!

Le conseil scientifique du comité de bassin Seine-Normandie a formulé un avis sur la sobriété en eau.  Il vise à clarifier cette notion, objet d’acceptions diverses qui gênent sa bonne compréhension. Elle est ainsi souvent confondue avec l’efficacité, la substitution, le recyclage ou la stratégie de lutte contre les pénuries. Par conséquent, les actions promues et soutenues face au risque sécheresse sont le plus souvent en premier lieu la mobilisation d’autres ressources en eau, puis l’amélioration de l’efficacité, et en dernier lieu seulement (voire pas du tout) les actions portant sur la sobriété, alors qu’elles devraient être prioritaires.

En résumé

• La confusion est très fréquente entre sobriété, efficacité, recyclage et substitution.

• Une réponse aux pénuries d’eau lors des sécheresses est souvent la mobilisation d’autres ressources en eau, ce qui va de l’interconnexion des réseaux d’eau potable, à la réutilisation d’eaux non conventionnelles, en passant par le stockage, jusqu’aux transferts interbassins. Ces réponses ne conduisent pas à une réduction des dépendances.

• Les économies d’eau sont principalement obtenues par des moyens techniques (augmentation de l’efficacité). Il s’agit là d’une adaptation a minima des modes de production et de consommation (Barles, 2024), qui peuvent avoir des externalités négatives, aggravées par des tendances liées au changement climatique et à l’épuisement des ressources.

• La sobriété se distingue de la réduction/l’économie, dans son principe : il s’agit de s’organiser collectivement et culturellement pour adapter les modes de production et la consommation en eau à la satisfaction des besoins dans les limites des ressources planétaires.

• La sobriété permet d’augmenter la résilience aux chocs inévitables, de réduire les coûts et renforcer la compétitivité (en évitant le gaspillage et les investissements inutiles dans des infrastructures), de faciliter l’atteinte des objectifs en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre, des pollutions, et de sauvegarde de la biodiversité.

• Atteindre la sobriété nécessite :

o de la formation et de l’information ;

o une implication de tous les secteurs, en particulier la production d’énergie ; l’extraction de matières premières et la production agricole ;

o des gouvernances participatives et une planification à long terme : le caractère inéquitable de certaines décisions de partage conduit à des pratiques non sobres ; o une concertation locale sur l’allocation des volumes prélevables impliquant l’ensemble des acteurs concernés.

Ainsi, le conseil scientifique recommande :

• face au risque sécheresse, de favoriser en premier lieu la sobriété en eau, c’est-à-dire d’évaluer collectivement les usages auxquels on destine l’eau et de se donner le droit d’en restreindre ou d’en abandonner certains ;

• de ne pas qualifier de sobriété des actions de type efficacité, substitution ou recyclage ;

• de ne pas considérer les volumes prélevables comme pouvant nécessairement être prélevés, mais comme un plafond à ne pas dépasser, à mettre en lien avec un plancher correspondant à une satisfaction minimale des besoins en eau pour toutes et tous ;

• d’améliorer la connaissance des prélèvements de la consommation en eau, et de former et informer les acteurs de l’eau sur ce qui peut être fait en matière de sobriété à différentes échelles.

Sobriété et efficacité : précisions sémantiques

La sobriété est définie par le GIEC comme « un panel de mesures et de pratiques quotidiennes qui évitent la demande en énergie, en matériaux, en sol et en eau tout en fournissant un niveau de bien-être pour tous, compatible avec les limites planétaires » (GIEC, 2022) Aurore Flipo, 2024. Elle se distingue de l’efficacité.

Dans cet avis, le terme “efficacité” est employé pour désigner le fait de produire ou consommer autant avec moins, ce qui est parfois qualifié d’efficience. En effet le terme “efficience” est souvent employé en gestion de l’eau au sens de l’efficience économique. Face au risque sécheresse par exemple, une des réponses fréquentes est d’améliorer l’efficacité de la distribution de l’eau ou de son utilisation, par exemple en limitant les fuites dans les réseaux ou en installant des systèmes d’irrigation économes en eau. L’efficacité est ainsi obtenue grâce à des solutions techniques, a priori sans effet sur les usagers. Cependant, elle est souvent associée à des externalités négatives (transfert inter-ressources par exemple, l’économie d’eau entraînant des consommations d’autres matières) et à des effets rebond (l’économie faite à un endroit rendant possible une extension des usages au même endroit ou leur développement ailleurs).

Avec la sobriété, il s’agit d’aller au-delà de ces réponses, sans nier leur éventuel intérêt, avec une approche plus systémique, plus ambitieuse, et également plus robuste dans le sens où contrairement à certaines actions d’efficacité, la sobriété évite les externalités négatives, les “effets rebonds” ou encore les effets de maladaptation. Finalement, au-delà d’une simple réduction de l’eau consommée à usage constant, la sobriété suppose de reconsidérer les usages auxquels on destine l’eau et de s’interroger sur leur pertinence et leur intensité.

Conclusion

Face aux risques de pénuries d’eau, la sobriété apparaît comme une solution inévitable et souhaitable, avec des co-bénéfices sociaux et environnementaux.

La sobriété nécessite un changement de paradigme, et des transformations des systèmes sociotechniques, de l’organisation des sociétés et des modes de production et de vie, ce qui n’est pas facile. Cependant le GIEC rappelle qu’au-delà de 2,5°C, l’adaptation transformationnelle est nécessaire pour abaisser les niveaux de risque, comme la délocalisation planifiée de l’industrie, l’abandon des terres agricoles ou le développement d’autres moyens de subsistance (Bednar-Friedl et al., 2022).

A ce jour, force est de constater que les actions financées par les agences de l’eau sur le thème sobriété sont essentiellement axées vers de l’efficacité et/ou de la substitution (principalement par de l’eau de pluie), sauf pour ce qui concerne l’accompagnement de la transition agroécologique et la mise en place de la séparation à la source des urines et/ou matières fécales utilisant beaucoup moins 10 juin 2025 d’eau. L’amélioration de l’efficacité permet de réduire les prélèvements et la consommation en eau, mais peuvent induire des effets rebond et ne réduisent pas forcément la dépendance à l’eau.

Les actions relevant de la sobriété sont associées principalement aux solutions fondées sur la nature, et à des changements culturels profonds, notamment la limitation des permis de construire en fonction de la disponibilité en eau (cf. mesures prises par la ville de Fayence par exemple), et l’utilisation de matériaux biosourcés.

Toute action de sobriété sur les domaines autres que l’eau peuvent également conduire à de la sobriété en eau étant donné les liens directs et indirects, via la production des objets, l’énergie ou en général l’empreinte eau, et cela de nouveau est associé à d’autres politiques publiques.

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