Avec son projet « d’osmose inverse », le Sedif en eau trouble

La plus grande autorité organisatrice de l’exploitation de l’eau en Île-de-France, le Sedif, porte un projet d’un milliard d’euros pour rendre plus pure l’eau du robinet des Franciliens, à travers un procédé appelé « osmose inverse basse pression ». Un déploiement considéré par plusieurs acteurs du secteur comme inutile, énergivore et renchérissant le prix d’une eau déjà élevé, comparé au reste du territoire. Par Lionel Venturini.

L’enquête publique s’achève ces prochaines semaines, sans forcément rendre plus clairs les enjeux de la future eau du robinet qui sera délivrée aux Franciliens. Le Syndicat des Eaux d’Île-de-France (SEDIF), qui abreuve 4 millions d’habitants, pousse son projet « Vers une eau pure », présenté en 2017, qui vise à ajouter une étape, la nanofiltration et « l’osmose inverse basse pression » (OIBP), une filtration de haute performance. Une première mondiale à cette échelle, qui nécessite un investissement d’un milliard d’euros pour les deux usines principales du Sedif, située à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne) et Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis).

Sur le papier, il s’agit de « réduire au maximum la présence de micropolluants, résidus médicamenteux, métabolites de pesticides et ‘polluants éternels’ (PFAS) dans l’eau du robinet grâce à la meilleure technique disponible ». Objectif : encourager la consommation d’eau du robinet plutôt qu’en bouteille, et accessoirement abaisser fortement la teneur en calcaire, afin de diminuer la consommation d’énergie des appareils électroménagers et allonger leur durée de vie.

Près de trois milliards d’euros dépensés

Ce projet, dont la mise en service est envisagée à l’horizon 2032, s’inscrit dans un plan pluriannuel d’investissement global de 2,9 milliards d’euros sur 10 ans. L’enquête publique sur les travaux dans les usines du SEDIF de Choisy-le-Roi et de Méry-sur-Oise s’est achevée le 7 mars, celle pour Neuilly-sur-Marne doit démarrer en avril.

Derrière la prouesse technophile de l’OIBP se dissimulent d’autres enjeux, pointe la Coordination EAU Île-de-France, association qui réunit citoyens, associations et collectivités. Présenté comme une réponse technologique aux micropolluants, ce projet se veut emblématique d’une ambition sanitaire renforcée. Pourtant, souligne la coordination, « cette posture entre en contradiction avec une réalité structurelle non traitée exhaustivement, comme la persistance de branchements en plomb sur le réseau de distribution d’eau potable et celles de certaines canalisations ».

Et ce en dépit des campagnes de renouvellement menées. Or, indique encore l’association dans une contribution à l’enquête publique, « l’OIBP va faire circuler dans les conduites et branchements une eau plus agressive, ce qui va conduire à abraser les conduites de façon accrue et donc à des départs dans l’eau de matériaux enrobant ces conduites, en premier lieu le plomb, connu pour sa fragilité ».

Le plomb, ce grand oublié

Il y aurait là une incohérence majeure : d’un côté, promouvoir une ultra-purification de l’eau brute, de l’autre, laisser subsister dans les réseaux des matériaux néfastes pour la santé, dont la nocivité pourrait être accentuée par la technologie prônée elle-même. Interrogé, le Sedif rétorque qu’il « reste encore ponctuellement quelques branchements en plomb isolés. Ils sont systématiquement remplacés dans le cadre des travaux de renouvellement menés à un rythme d’environ 50 km par an ». La maîtrise d’ouvrage du syndicat avance aussi que les joints en plomb permettant la jonction entre deux conduites « ne sont pas en contact direct avec l’eau. Il n’y a donc aucun risque de pollution au plomb concernant les conduites en fonte grise ou les conduites en béton à âme en tôle avec joint coulé ».

Cette mansuétude vis-à-vis du plomb étonne, quand dans son dernier rapport, le Sedif écrit aussi que ces canalisations sont « vétustes et à risque ». La phrase fait aussi sursauter à la Coordination Eau : « Purifier toujours plus une eau qui sera ensuite dégradée par son mode de distribution n’apparaît ni rationnel, ni conforme à l’objectif de santé publique. La protection des usagers commence par l’élimination des sources de pollution les plus basiques, les plus connues, et les plus directement dangereuses ».

Augmentation du prix de l’eau

L’augmentation à prévoir une fois le procédé d’osmose inverse mis en route serait de l’ordre de 30 centimes HT par mètre cube d’eau. Le maire PCF de Grigny (Essonne), Philippe Rio, impliqué dans le débat, résume : « près d’un milliard d’euros sont investis dans cette technique de filtration de l’eau qui gaspille 15 % de l’eau puisée, augmente son prix de 20 à 30 %, consomme deux à trois fois plus d’énergie et entraîne le rejet d’un résidu polluant dans la nature (les concentrats – NDLR). La stratégie du SEDIF et de Veolia est d’avancer voilés derrière une haute de dose de technicité, tout en jouant sur les peurs des polluants émergents dans l’eau potable qui ont mis la sérénité du débat à rude épreuve. »

Tandis que la région Île-de-France bénéficie du plus fort effet d’échelle par la concentration des populations et des usines de production, le tarif de production/transport de l’eau en gros est déjà parmi les plus élevés en France. « C’est compréhensible pour Eau de Paris qui va chercher plus de la moitié de ses ressources par de grands aqueducs mobilisant des nappes souterraines lointaines », admet Jacky Bortoli, administrateur du Syndicat mixte Eau du Sud Francilien.

« Cela l’est beaucoup moins pour les territoires desservis par le Sedif et son délégataire historique Veolia, et par les territoires dont la production et le transport de l’eau traitée en gros restent un monopole de Suez. Lequel Suez, avec ses actionnaires que sont les fonds d’investissement BlackRock et Meridiam, gagne, de Créteil à Eaubonne et Le Pecq en passant par Évry et Saint-Quentin-en-Yvelines, trois fois le prix de revient du m3 d’eau potable ».

La pression des groupes privés

Alors pourquoi bâtir un tel éléphant blanc ? « Le projet du Sedif relaie la pression des grands groupes privés soucieux de faire de l’Île-de-France leur vitrine technologique et d’améliorer la valeur ajoutée de leurs procédés, toujours plus complexes », souligne Jacky Bortoli. Dès 2017, la mairie de Paris avait rappelé « son opposition à ce projet pharaonique qui n’a aucun sens tant sur le plan technique que sur le plan financier ».

La coordination EAU redoute un projet qui derrière l’argument technologique, pousse à une concentration des pouvoirs de décision au sein d’un « super Sedif » : même qualité d’eau pour tous, pour un prix unique – mais augmenté. La coordination plaide plutôt pour conserver des établissements ayant une taille critique afin de partager les coûts de structure et permettre le principe d’échanges d’eau à prix coûtant, tout en gardant la proximité avec les élus du territoire et la transparence du fonctionnement : revenir à la source.

Lien vers l’article sur le site de l’Humanité

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