La maîtrise publique améliore-t-elle la gestion de l’eau ? 

Alors que les groupes privés Suez et Veolia recherchent une fusion, les collectivités locales se tournent de plus en plus vers une gestion publique. Un impératif politique pour Sylvie Paquerot, professeure de sciences politiques à l’université d’Ottawa. La gestion publique ne suffit pas pour Joël Josso, secrétaire de la Coordination EAU Île-de-France. Publié dans l’Humanité du 19 octobre.

Un impératif politique

Sylvie Paquerot, administratrice de la Fondation Danielle-Mitterrand, professeure à l’École d’études politiques, université d’Ottawa (Canada)

Il nous semble devoir reformuler la question ; en effet, Ray Vernon, spécialiste des multinationales à la Harvard University Business School, a démontré que le statut d’une entreprise, privé ou public, n’était pas un facteur significatif dans l’évaluation de l’efficacité de sa gestion, l’efficacité ne pouvant être évaluée que par rapport à des objectifs. Ses études, menées dans près d’une dizaine de pays, ont montré que la comparaison entre privé et public s’avère biaisée dans la mesure où le privé n’a, dans le cadre du système économique actuel, qu’une seule finalité : être rentable. Le public poursuivant d’autres finalités, d’intérêt public, sa gestion en est dès lors nécessairement plus complexe.

Le besoin impérieux d’investissements dans les infrastructures est souvent un argument principal pour proposer une gestion privée. Or la gestion déléguée au privé n’apporte pas de solution réelle au problème d’entretien et de rénovation des infrastructures. Sachant que les entreprises privées sont là pour faire de l’argent et non pour en donner, on doit reconnaître que l’argent qui servira à rénover les infrastructures sera public : soit il sortira des goussets des gouvernements, soit il sortira des poches des citoyen·ne·s… comme les autoroutes françaises, dont les milliards de profits, issus d’investissements publics ou de la poche des contribuables, ne servent pas à des missions d’intérêt public.

La maîtrise publique de la gestion de l’eau n’est donc pas un impératif de gestion mais un impératif politique. C’est bien ce que fait perdre de vue la seule considération de l’efficacité de sa « gestion ».

Impératif politique dans la mesure où il s’agit de faire des choix, de poursuivre des objectifs parfois contradictoires qu’il nous faut concilier… ou choisir. À Moncton (Nouveau-Brunswick, Canada) par exemple, lorsque a été discuté de déléguer la gestion de l’eau au privé, les citoyen·ne·s ont refusé au motif qu’à leur connaissance une entreprise privée ne pouvait vouloir que ses « client·e·s » consomment moins, alors que, d’un point de vue écologique, l’eau doit être « économisée » au sens propre du terme.

Finalité écologique, finalité démocratique, finalité de droit humain (non-exclusion), finalité d’équité (péréquation) sont toutes des objectifs qu’aucune entreprise privée n’a vocation à assumer mais que doivent poursuivre les autorités publiques. Si la maîtrise publique n’est pas une garantie d’une bonne gestion, elle seule nous permet de choisir les finalités d’intérêt public avant celle de rentabilité : la vie avant le profit au sens propre.

En conclusion, la gestion privée donne-t-elle accès à du capital privé pour rénover les infrastructures ? La réponse est non. Il serait plus judicieux de nous emprunter à nous-mêmes. La gestion privée génère-t-elle des économies (de l’eau) ? La réponse est non. La gestion privée permet-elle un plus grand contrôle démocratique ? La réponse est non. Ni le public ni les élus ne siègent aux conseils d’administration des firmes multinationales de l’eau. La gestion privée assure-t-elle l’accès universel ? Au vu des nombreuses poursuites pour coupure d’eau ces dernières années, la réponse est évidemment non.

Citoyens et usagers

Joël Josso, secrétaire de la Coordination EAU Île-de-France, administrateur d’Eau bien commun France

La maîtrise publique de l’eau améliore-t-elle la gestion ? Oui… et non. Oui, la gestion publique de l’eau améliore la gestion de l’eau. Non, seule, elle ne suffit pas. Paradoxe, tous les services de l’eau sont aujourd’hui sous maîtrise publique de communes, d’agglomérations… Malheureusement, de nombreux élus ont pris la mauvaise habitude de « confier la gestion de l’eau » à des privés comme Veolia et Suez. C’est le cas pour environ 60 % de la population française.

La gestion publique ne suffit pas. Qui dit privé dit profit et, pour nous militants de l’eau, personne n’a le droit de faire de l’argent sur les communs que sont l’eau, l’air… Donc oui à la gestion publique, mais une gestion citoyenne et écologique de cette ressource. Citoyenne car les usagers du service, les personnels doivent être associés à sa gestion dans tous les lieux de décision. Celle-ci ne peut être de la seule responsabilité des élus et des techniciens, fussent-ils les plus compétents.

La gestion doit être publique et citoyenne pour être écologique. Elle doit être décentralisée, au plus proche de la ressource, au plus proche des citoyens. Une gestion écologique, c’est la protection de la ressource, des aires de captage, des cours d’eau contre les pollutions industrielles ou le plus souvent agricoles, c’est à tout moment le souci de la prévention. Tout l’inverse de ce qui est fait aujourd’hui où les préfets, sous la pression des agriculteurs et de leur syndicat, effacent des cours d’eau le « chevelu » pour limiter les obligations de protection en herbe de chaque côté de ceux-ci. Sans les citoyens, les associations, la situation serait encore pire.

Partout où il y a de gros syndicats de commune, d’agglomération ou de département, le privé fait son beurre. Une gestion publique et citoyenne, c’est sortir du tout industriel pour potabiliser l’eau. Oui, il est plus facile et plus rentable pour le privé de créer de nouvelles usines d’eau plutôt que de développer le maraîchage, les cultures bio sans intrants chimiques. Plus facile de mettre en place une station d’épuration gigantesque que de multiplier les petites installations en sortie d’hôpital, d’usine, de quartier, où l’on peut pratiquer le lagunage. Quand il y a le privé, la rentabilité prime, on a la fuite en avant technologique du Syndicat des eaux d’Île-de-France (Sedif) avec son projet délirant d’usine à « osmose inverse » ou, dans une moindre mesure, on a le syndicat d’assainissement de l’agglomération parisienne (Siaap), avec ses énormes stations d’épuration et ses gigantesques réseaux. Pas de citoyens, pas d’associations, alors c’est le règne de l’opacité, le royaume des multinationales.

C’est le Monopoly Suez-Veolia. Pas besoin d’aller chercher loin, l’actualité nous fait la démonstration qu’elles se sont gavées pendant des dizaines d’années et qu’elles vont se battre avec cet argent sur le dos des usagers, des élus et des collectivités. Pendant des dizaines d’années, on a dit aux élus, aux citoyens, l’eau c’est compliqué, laissez faire les spécialistes. Résultat, des techniciens qui ont perdu leur savoir-faire, des élus paresseux qui laissent faire, des entreprises qui se gavent.

Pourtant, à rebours de ce que je viens d’indiquer, la gestion publique et citoyenne progresse. Sous les coups de boutoir des usagers, des mouvements environnementalistes, des élus choisissent de plus en plus souvent le retour en gestion publique, c’est vrai en France mais aussi dans le monde.

 

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