Suez: rentabiliser davantage au détriment des usager.e.s

Au nom du dérèglement climatique, Maximilien Pellegrini, Directeur général adjoint de SUEZ et président de la Fédération professionnelle des entreprises de l’eau (FP2E), réclame des milliards d’euros d’investissements supplémentaires par an « pour rentabiliser davantage les réseaux d’eau » ou pour l’activité de son groupe?  Propos recueillis par Vincent ROCKEN dans Le Progrès le 2 juillet. Nos commentaires sont en gras dans l’entretien ci-dessous.

Pouvez-vous nous dresser un état des lieux du rendement des réseaux d’eau potable en France ?

Il y a aujourd’hui une pression sur la ressource eau et il s’agit de la protéger. La distribution des réseaux d’eau potable est un enjeu parce que ce sont des canalisations qui sont vieillissantes entraînant des pertes d’eau.

Depuis les assises des tuyaux en 2018, les fuites d’eau et le remplacement des canalisations sont devenus l’obsession du petit monde institutionnel de l’eau (pouvoirs publics et multinationales). Mais aucune réflexion sur les causes de cette situation. Pourquoi les canalisations n’ont pas été remplacées au fur et à mesure alors que la facture des usagers finance le gros entretien et le remplacement des canalisations? Où est passé l’argent? La consommation baisse, les dépenses augmentent, faut-il continuer à tout faire financer par la facture d’eau qui finance aussi bien d’autres choses ? (lire LE PRIX DE L’EAU 2021 VU PAR L’AGENCE DE L’EAU SEINE-NORMANDIE)

On est en France à un peu de 80% de rendement de réseau : c’est à dire que ce sont 8 litres d’eau sur 10 injectés dans les réseaux qui arrivent chez le consommateur. Il s’agit bien d’une moyenne.

C’est un peu meilleur quand on se compare à l’Italie qui sont à un peu plus de 60% ou encore au Royaume Uni ou la Belgique qui sont en dessous de 80%.

Est-il donc possible d’obtenir de meilleurs rendements ?

Oui, car cette eau qui se perd dans les réseaux a consommé de l’énergie, des produits chimiques et des moyens humains et financiers. Il faut donc la protéger. Pour cela, il faut une excellence opérationnelle basée sur le savoir-faire développé par nos entreprises et qui commence par l’identification de ces fuites. Ce ne sont pas les fuites les plus visibles qui embêtent quelquefois les usagers qui sont les plus nuisibles en termes de pertes. Mais ce sont évidemment celles qui sont enfouies et dont le débit est souvent plus important.

Face à cela, nous avons des techniques basées notamment sur l’acoustique qui permettent de les identifier et de les réparer au plus vite. Nous avons aussi développé des savoir-faire digitaux notamment avec les compteurs intelligents et des capteurs à l’intérieur des réseaux pour s’assurer de la rentabilité de l’eau introduite dans ces réseaux.

Nous comprenons que M. Pelligrini cherche à vendre des technologies de pointe à haute valeur ajoutée pour son entreprise. C’est pour rentabiliser son activité. Mais pour ce qui est de rentabiliser les réseaux d’eau, il faut s’y prendre autrement. Il faut renouveler régulièrement les canalisations avec une planification des travaux et des investissements et pas seulement réparer, c’est-à-dire remplacer a minima les canalisations rompues.

Suez bat des records pour les taux de fuite: 32,5% de fuites dans le réseau du Syndicat Mixte des eaux des Monts du Lyonnais et de la basse vallée du Gier (SIEMLY) qui dessert près de 80 000 habitant.e.s! Source : Observatoire national des services d’eau et d’assainissement (données au 16/05/2022). Pas de problème, les usager.e.s paient: le tarif de l’eau est établi sur la base du volume d’eau fourni à la sortie de l’usine. 

Mais ce n’est pas suffisant …

Non, et il faut aller au-delà des 80% même s’il y a un seuil au-delà duquel il n’est pas intelligent d’aller. La question se pose notamment dans les environnements urbains où le taux dépasse les 90% car le coût marginal d’un rendement encore plus performant se rentabiliserait un peu moins. Ce qui est sûr, c’est que nous disposons de tous les savoir-faire pour augmenter ce rendement de réseau.

Ce rendement s’appuie, en effet sur des investissements, car les canalisations sont vieillissantes et qu’il faut les remplacer. Mais il n’y a pas que cela. Nos entreprises ont aussi développé des savoir-faire pour que que ces investissements soient les plus efficaces possible mais il y a aussi une partie réparation.

On parle beaucoup de renouvellement mais la réparation peut être aussi très efficace pour améliorer le rendement de réseau.

CQFD: M. Pelligrini préfère réparer que renouveler les réseaux. Mais cela ne suffira pour atteindre les 90% de rendement du réseau en milieu urbain qui sont atteints et dépassés par Eau de Paris, la régie publique de l’eau à Paris. C’était loin d’être le cas quand Suez et Veolia distribuaient l’eau dans la capitale. 150 millions d’euros, destinés au renouvellement des canalisations avaient été mis de côté par les multinationales et la première bataille de la mairie de Paris et en particulier d’Anne Le Strat, avant le passage en régie, avait été d’obtenir que ces fonds soient effectivement utilisés pour le renouvellement du réseau.

En 2018, les participants aux Assises de l’Eau avaient déjà tiré la sonnette d’alarme face à ce gaspillage de l’eau potable. Rien n’a été engagé depuis ?

Si, des choses ont été faites. Il y a eu des prêts pour les collectivités territoriales qui ont la compétence eau et assainissement. Mais ce n’est pas suffisant. Il y a une inertie incroyable dans nos métiers car les infrastructures sont là depuis des décennies et elles peuvent résister encore. L’enjeu est d’anticiper pour éviter des situations dramatiques. Et pour anticiper, il faut avoir le courage d’investir à un moment qui ne soit pas crucial.

Il faut surtout que l’argent qui coule à flots dans le domaine de l’eau soit utilisé à bon escient. Un exemple, Gilles Liébus, président de Cauvaldor, a révélé qu’il existe dans le département du Lot (qui est celui de Jean Launay, président du Comité national de l’eau de 2012 à 2021) une « cagnotte » de 30 millions d’euros qui provient de la gestion de l’eau. Cette cagnotte est utilisée comme fonds de trésorerie par les collectivités pour financer des investissements en dehors du domaine de l’eau. (Lire DE LA CRISE DES TARIFS À LA GRATUITÉ DE L’EAU ? Et la réponse de Jean Launay « L’ARGENT DE L’EAU DOIT ALLER À L’EAU »)

Les élus ont-ils manqué d’ambition pour lancer ces investissements ?

Nous avons rédigé un manifeste destiné aux candidats à l’élection présidentielle et aux élections législative. Les chiffres sont têtus : on investit aujourd’hui, que ce soit le public que le privé, un peu plus de 6 milliards par an. Or, pour anticiper le dérèglement climatique, il faudrait investir 10 milliards d’euros par an. Il s’agit d’investir un peu plus massivement dans ces réseaux mais on sait que dans certaines zones à fort stress hydrique, ça ne fera pas tout. C’est pour cela que nous souhaitons le développement de ce que nous appelons les « eaux alternatives ».

C’est-à-dire ?

Il s’agit de récupérer avec un traitement adapté les eaux usées et plutôt que de les rejeter dans le milieu après épuration, on les réutilise en leur donnant une seconde vie pour l’arrosage agricole ou le nettoyage de la voierie. Ce qui soulagerait la protection de la ressource.

Le retour de la manie (et de la manne) technologique. N’oublions pas que l’innovation permet de rentabiliser l’activité du groupe Suez. Ce n’est pas le cas de la sobriété ou d’autres solutions écologiques qui ne coûtent quasiment rien. Par exemple, irriguer moins en utilisant des variétés adaptées au climat qui évolue. 

Mais n’est-ce pas déjà le cas ?

Si mais ça représente moins de 1% des eaux usées en France seulement. Contre 8% en Italie et 14% en Espagne ! Si, au cours de ce mandat qui s’ouvre, on arrivait à passer à 10%, ce serait 15% de prélèvement en moins pour le monde agricole, soit environ 500 millions de m3. C’est donc un enjeu important à nos yeux.

Qui passe forcément par des investissements coûteux …

Cela passe par des traitements un peu plus poussés dans les stations d’épuration mais ça nécessite surtout d’avoir des usages à proximité. Il faut en effet éviter de retirer des réseaux après les stations d’épuration.

Oui et c’est de l’eau qui ne retourne pas dans le milieu naturel, donc cela pose un problème pour le maintien en eau des cours d’eau et pour la biodiversité. La demande d’eau pour l’irrigation est maximale en été quand les cours d’eau sont à l’étiage. 

Nous pensons que la question de l’eau n’a pas suffisamment été traitée durant le quinquennat précédent. Il suffit par exemple de regarder le Plan de relance :  sur les 100 milliards, 30 ont été alloués à la transition écologique dont seulement 300 millions pour l’eau. Autre exemple avec la loi Climat résilience : il y a eu un peu de verdissement de la commande publique mais l’eau a brillé par son absence. Or il n’y a pas un territoire qui peut se développer sans eau. Donc ce sujet mérite une impulsion.

Les investissements coûteux, ce n’est pas ce qui fait peur au directeur général adjoint de Suez, bien au contraire! Ce n’est pas lui qui paie mais les usagers. Et son groupe en bénéficie.

Comment donner cette impulsion ? Faut-il une grande loi sur l’eau ?

Non, mais nous voulons booster notre observatoire des services de l’eau en lui donnant plus de moyens. Ainsi chaque collectivité territoriale pourrait bénéficier d’analyses comparatives en termes d’investissements nécessaires ou requis. Elle pourrait ainsi s’appuyer sur un cadre plus général.

La loi avec le débat démocratique qu’elle suppose, ce n’est visiblement pas la tasse de thé de M. Pelligrini. Il préfère les petits arrangements en coulisse, de préférence avec une clause de confidentialité pour que les citoyen.ne.s ne s’en mêlent pas.

Le consommateur va donc voir gonfler sa facture d’eau ?

Effectivement, ces investissements vont se répercuter dans les tarifs mais de façon raisonnable. Je rappelle que mille litres d’eau coûtent 4 euros. Il faut le comparer avec n’importe quel bien de consommation essentiel. Ou avec nos voisins européens comme l’Allemagne où on grimpe à 5,50 euros le m3.

Il y a quelques années, son homologue, Frédéric Van Heems, directeur général de Veolia Eau France, estimait le prix de l’eau « démagogiquement trop bas » et plaidait pour une augmentation de 40% du prix moyen.

Dans notre manifeste, nous invitons à prendre soin des plus fragiles avec des chèques Eau pour que les besoins essentiels soient pris en charge. Regardez la carte de la France en 2050 par Météo France : si on n’investit pas, on n’y arrivera pas. Deux tiers des Français ont peur de manquer d’eau, ce qui n’était pas le cas il y a 5 ou 10 ans.

Il y a donc une prise de conscience intéressante sur laquelle on pourrait s’accrocher pour entrainer des investissements importants.

Tout le problème de M. Pelligrini est de faire accepter par les usager.e.s (et par les élu.e.s) une hausse massive des tarifs de l’eau. Nous sommes bien décidés à ne pas lui faciliter la tâche!

Sur la tarification, lire DE LA CRISE DES TARIFS À LA GRATUITÉ DE L’EAU ?

 

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