Révélations du Guardian sur les responsabilités de Veolia à Flint (USA)

Selon une enquête du quotidien britannique The Guardian,  Veolia ainsi que les responsables municipaux étaient au courant du risque toxique à Flint. Des échanges de courriels montrent que des cadres supérieurs de Veolia connaissaient le risque d’empoisonnement encouru par les résidents du Michigan avant que la ville de Flint ne reconnaisse le problème. Ils ont préféré ne rien dire dans l’espoir d’obtenir de nouveaux contrats avec la ville.

Traduit* du Guardian, article du 10 décembre 2019, par Emily Holden, Ron Fonger and Jessica Glenza. Article original à lire ici.

Les dirigeants de l’une des plus grandes sociétés de services publics au monde savaient que les familles de Flint, Michigan, risquaient d’être empoisonnées au plomb par le biais de leur eau du robinet des mois avant que la ville ne reconnaisse publiquement le problème, selon des courriels internes de la société.

Des échanges de courriels datant de février 2015 entre les dirigeants de Veolia et un entrepreneur de la ville montrent que certains cadres supérieurs étaient conscients que le plomb des tuyaux de la ville pouvait contaminer l’eau potable. Ils ont soutenu que les responsables municipaux devraient changer l’approvisionnement en eau de Flint afin de protéger ses résidents. Cependant, l’entreprise n’a jamais rendu publique cette recommandation. À l’époque, Veolia explorait d’autres contrats lucratifs avec la ville.

Après un changement d’approvisionnement en eau potable à la rivière Flint en avril 2014, la ville  a rencontré des difficultés avec une eau au goût désagréable et teintée. Les résultats de tests ont rapidement montré des niveaux élevés de substances cancérigènes dans cette eau. L’eau étant corrosive, elle libérait le plomb des tuyaux d’approvisionnement. En effet, la ville a trouvé des niveaux de plomb extraordinairement élevés dans l’eau d’un résident en février 2015 déjà, mais les résidents n’ont été informés de l’ampleur du problème qu’en septembre 2015.

Cinq ans plus tard, les habitants de Flint continuent d’exiger des comptes quant à cette crise sanitaire, qui a exposé les résidents à des niveaux élevés de plomb, une puissante neurotoxine. Les enfants et les nourrissons qui ont consommé l’eau sont susceptibles de souffrir de troubles d’apprentissage tout au long de leur vie. Il est toujours conseillé aux résidents de Flint de boire de l’eau en bouteille ou de filtrer l’eau du robinet.

Les courriels, examinés par le Guardian et MLive dans le cadre d’une enquête conjointe, ont été révélés dans le cadre d’un procès intenté par le procureur général du Michigan devant le tribunal du comté. Le procès a accusé Veolia de « négligence professionnelle, négligence, nuisance publique, enrichissement injuste et fraude ». Le procureur général a plaidé que Veolia avait donné de mauvais conseils à Flint et ne l’a pas aidé à empêcher sa crise de plomb en demandant des garanties contre la corrosion ou un changement d’approvisionnement en eau.

Le tribunal a rejeté la quasi-totalité des plaintes contre Veolia le mois dernier, invoquant principalement des raisons de procédure. Il reste une réclamation pour enrichissement injuste.

Les courriels internes de Veolia, obtenus du tribunal par le groupe de surveillance Corporate Accountability, montrent des dirigeants de l’entreprise discutant de la possible contamination au plomb sept mois avant que la ville ne confirme le problème publiquement.

Le 9 février 2015, un vice-président de Veolia a écrit un e-mail à des dirigeants de Veolia indiquant que l’entreprise avait précédemment identifié le risque de contamination par le plomb.

« Ne transmettez pas cela… », a écrit Rob Nicholas, alors vice-président du développement, dans un e-mail aux dirigeants de Veolia. « La ville doit cependant être consciente du problème du plomb et faire fonctionner le système pour le minimiser autant que possible ainsi que pour prendre en compte son impact futur. Nous avions déjà identifié cela comme quelque chose à revoir. »

Nicholas a transmis les informations à l’ingénieur Veolia Marvin Gnagy, ajoutant : « Oui. Le plomb semble être un problème. »

Quelques jours plus tard, Bill Fahey, vice-président technologique de Veolia, a envoyé un e-mail à des cadres supérieurs pour demander à la société de conseiller à la ville de modifier son approvisionnement en eau, ajoutant que « Cette situation politique ne devrait pas empêcher la meilleure recommandation ». Réitérant l’appel dans un autre e-mail, il a ajouté : « S’IL VOUS PLAÎT … cela viendra nous jouer des tours. »

« Les faits étaient ignorés, cachés et dissimulés »

Veolia a signé un contrat de 40 000 $ avec Flint le 10 février 2015 pour une « évaluation descendante » de l’eau de Flint. Le contrat déclarait examiner et évaluer le processus de traitement de l’eau et le système de distribution de la ville.

Mais Veolia a déclaré n’avoir été embauchée par la ville que pour évaluer les bactéries et les composés chlorés nocifs (trihalométhanes) dans l’approvisionnement en eau de Flint, pas le plomb.

Veolia a déclaré avoir néanmoins averti les autorités de la ville de la possibilité d’une contamination au plomb et que la ville avait repoussé les discussions sur la modification de son approvisionnement en eau. Veolia a également déclaré avoir averti le maire de l’époque, Dayne Walling, de la façon dont l’eau corrosive pouvait provoquer la lixiviation du plomb des tuyaux et augmenter la corrosion dans un rapport public final à la ville du 18 mars 2015. Mais ce rapport n’a pas révélé la possibilité de contamination au plomb, se concentrant plutôt sur la façon dont la corrosion pourrait provoquer une coloration de l’eau.

Quelques mois auparavant, en 2014, Flint avait transféré son approvisionnement en eau du système d’eau de Détroit à la rivière Flint. Mais l’eau de la rivière Flint n’a pas été correctement traitée pour réduire ses propriétés corrosives sur les vieux tuyaux. Ainsi, en plus des bactéries et des trihalométhanes, le plomb des tuyaux a commencé à couler dans les robinets locaux.

Dans une réponse de 20 pages aux questions du Guardian et de MLive, Veolia a fait valoir que les autorités de la ville et de l’État étaient à l’origine de la crise et « tentent désormais de diaboliser l’entreprise capitaliste ».

« Lors de l’analyse de ce qui s’est passé à Flint, il est essentiel de replacer les choses dans leurs contextes temporels. Nous savons maintenant, en 2019, la multitude de façons dont les responsables gouvernementaux se sont mal comportés, mais alors que la crise de l’eau à Flint se déroulait, bon nombre de ces faits sont restés inconnus, cachés et dissimulés par les auteurs du gouvernement », a déclaré Veolia.

Nayyirah Shariff, directrice du groupe d’activisme local « Flint Rising », se souvient des présentations faites par les dirigeants de Veolia aux responsables de la ville et au public lors d’une conférence de presse le 10 février et de réunions publiques les 18 février et 19 mars. Elle se souvient à l’époque avoir ressenti que l’entreprise minimisait les préoccupations des résidents.

« Ils disaient des choses du style « tout va bien » », a déclaré Shariff. Pour elle, l’évaluation de Veolia à l’époque « soulevait plus de questions et ne correspondait pas à ce que nous commencions à comprendre ».

Le rapport provisoire de Veolia sur la qualité de l’eau du 18 février a déclaré : « Sureté = conformité aux normes nationales et fédérales et aux tests requis. Les derniers tests montrent que l’eau est conforme aux normes de l’eau potable. ». Un article MLive sur ce rapport provisoire était intitulé : « Malgré les problèmes de qualité, « Votre eau est saine », explique un consultant de Flint. ».

Un conflit quant aux solutions

La crise de Flint, une ville à la population majoritairement noire de 100 000 habitants, a servi de cri de ralliement aux victimes du racisme environnemental aux États-Unis. L’expérience de Flint a mené à des découvertes dans l’eau à Détroit; Newark, New Jersey et Pittsburgh.

Les résidents de Flint ont déposé plus d’une douzaine de poursuites contre la ville, l’Etat et le gouvernement fédéral. Le procureur général de l’Etat poursuit les deux sociétés engagées à l’époque qui travaillaient avec Flint avant le changement de source d’approvisionnement en eau : Veolia et Lockwood Andrews Newman (LAN).

Les responsables de LAN ont déclaré que les responsables des urgences de Flint ignoraient régulièrement ce qui était préférable pour le système d’eau municipal et faisaient plutôt en fonction des coûts.

Les e-mails internes de Veolia montrent que les dirigeants de Veolia ont rapidement reconnu que le système d’eau de Flint était confronté à des problèmes dus au manque d’investissement, à des équipements obsolètes et à des travailleurs non qualifiés.

« Il n’y a pas de contrôle des processus, les opérateurs des usines ne sont pas bien formés, les données ne sont pas bien gérées et sont seulement signalées à l’État », a écrit Gnagy, responsable du processus et de la qualité de l’eau pour Veolia dans un résumé de travail daté du 12 février 2015.

Plusieurs courriels montrent que des individus de Veolia s’affrontaient pour décider s’ils devraient demander à Flint ou non de changer sa source d’eau. En février, le vice-président technologique de Veolia Fahey a dit au vice-président ingénierie Kevin Hagerty: « Si la meilleure « décision technique est de retourner à la ville de Détroit en tant que fournisseur », nous ne devrions pas avoir peur de faire cet appel ». Assurez-vous simplement que les tenants et les aboutissant ne nous empêchent pas de suggérer la meilleure solution ».

Lorsque le directeur des opérations de l’usine de traitement de Veolia, Joseph Nasuta, a déclaré que le service de développement des affaires de Veolia, ou «BD», refusait de suggérer le changement, Fahey a réitéré: « Il faut dire clairement à BD que nous devons conseiller à Flint d’ouvrir la vanne à Detroit si nous pensons que c’est la meilleure solution technique. NE LAISSEZ PAS BD faire des appels techniques. S’IL VOUS PLAÎT… cela reviendra et nous jouera des tours. »

Veolia maintient aujourd’hui que le responsable des urgences de Flint, Gerald Ambrose, ne voulait pas envisager de changer la source d’eau de la ville. Ambrose a dit à Veolia « d’évaluer la situation actuelle et de fournir des recommandations pour résoudre les problèmes déclarés » et de «ne pas se laisser entraîner dans la discussion » sur les mérites du changement d’approvisionnement, selon un courriel du 14 février 2015.

Plusieurs tentatives ont été faites pour contacter Ambrose afin qu’il commente ses emails, sans succès.

L’ancien maire de Flint, Dayne Walling, a déclaré, en réponse à des questions sur le travail de Veolia, qu’il l’avait trouvé « complet, scientifique et technique en ce qui concerne la sécurité et la qualité de l’eau ».

Veolia souhaitait obtenir des futurs marchés avec la ville au début 2015. Le 19 février 2015, le vice-président des communications de Veolia, Scott Edwards, a déclaré dans un e-mail que les travaux déjà en cours à Flint pourraient conduire à un contrat annuel de 15 à 30 millions de dollars. Veolia conteste que ses recommandations à Flint aient pu être influencées par la perspective de futurs contrats avec la ville.

La porte-parole de Corporate Accountability, Alissa Weinman, a qualifié les actions de Veolia de « méprisables ». « Ces documents montrent un dirigeant de Veolia, un mois avant que la société n’informe la ville que son eau était saine, affirmant que « le plomb semble être un problème » », a-t-elle déclaré. « Je pense que tout le monde doit se demander en quoi l’histoire de Flint serait différente cinq ans plus tard si Veolia avait rendu publiques ces préoccupations privées. ».

*Traduction de Maud Muller et Solène Mignon.

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