Négociations avec Suez dans l’Essonne: le dessous des cartes

Jacky Bortoli est Conseiller communautaire délégué en charge du cycle de l’eau de Grand Paris Sud et Conseiller municipal de Grigny. Il répond aux questions de notre association pour expliciter les enjeux des négociations entre les élu.e.s et Suez pour la réapropriation publique du  réseau interconnecté du sud francilien (RISF).

Vous avez participé le 20 juillet dans les locaux du Conseil départemental de l’Essonne à une rencontre avec M. Pellegrini, directeur général délégué Eau France Suez, dont nous avons publié le compte-rendu .

Depuis un an et demi, à la demande de Michel Bisson, Président de Grand Paris Sud, et de Philippe Rio, Vice-président en charge du cycle de l’eau, vous conduisez les négociations entre la filiale de Suez Eau du Sud Parisien et les services de Grand Paris Sud et, depuis le 25 juin, avec la participation du « noyau dur » Grand Paris Sud, Cœur d’Essonne, Val d’Yerres Val-de-Seine et Grand Orly Seine Bièvre, appuyé par le Conseil départemental de l’Essonne et Syndicat Intercommunal d’Aménagement, de Rivières et du Cycle de l’Eau (SIARCE).

M. Pellegrini a indiqué la volonté de Suez d’accompagner le territoire dans son projet. Qu’en pensez-vous?

JB: C’était notre proposition; qui mieux que Suez remplit  les conditions pour nous accompagner? Je dirais même, Suez nous le doit, d’autant que les premiers mots de Suez à la première séance de négociations ont été, je cite M. Carrot, directeur régional Sud Ile-de-France Suez : «  nous n’avons pas vocation à rester propriétaire » en réponse à l’exposé de notre mandat qui était  ressource , production, transport, stockage à 100% public avec un Syndicat Mixte Fermé (SMF).

M. Pellegrini a rappelé le 20 juillet que suite à l’OPA hostile sur Suez, la nouvelle gouvernance de Suez en France ne peut être installée avant décembre 2021 ou janvier 2022. Est-ce que cette situation empêche de continuer à travailler avec les collectivités concernées?

JB : L’OPA de Veolia est classique. Le monde de la finance a institué des règles pour les sociétés privées qui ne s’appliquent qu’à elles, il sait qu’il ne peut pas nous les imposer. Nous ne sommes pas le monde de la finance. Nous sommes la puissance publique et devons obéir aux règles publiques; qu’ ils acceptent de poursuivre le travail engagé  avec nous est une bonne nouvelle.

M. Pellegrini attire votre attention sur deux points : Suez a des obligations de transparence vis-à-vis des autres clients (de manière non exhaustive, notamment Paris Saclay et Grand Paris Sud Est Avenir) ; le prix de cession des actifs sera à répercuter sur la partie de la consommation du RISF que représenterait le syndicat mixte fermé (40% aujourd’hui selon Suez).

JB : Sur le premier comme sur le second point, nous avons nous aussi des obligations de transparence. Nous avons la compétence d’un service public de l’eau, nous avons a garantir une meilleure utilisation de l’argent public, la transparence sur ce que  paient les usagers,  ils sont 1,4 million,  ce sont eux nos actionnaires!

Sur le second point, quelles obligations ? Quelle transparence ? Vis a vis de qui ? Paris Saclay et Grand Paris Sud Est Avenir avaient des contrats d’achat d’eau sans aucune possibilité d’avoir recours à une autre offre que celle de Morsang Viry, Vigneux dont Suez avait le monopole. Les contrats sont avec le Suez d’hier et nous nous voulons avec le Suez d’aujourd’hui un tarif de vente de l’eau en gros à 0, 43€ HT le m3 pour tous et avec tous et nous démontrons que c’est possible. Le temps où Suez pouvait opposer les uns aux autres est terminé.

Il a tenu à préciser que le prix de cession des actifs sera à répercuter sur l’assiette que représenterait le syndicat mixte fermé  (40% aujourd’hui selon Suez).

JB : M. Pellegrini agit comme si la fourniture d’eau potable pour 1,4 millions d’habitants était acquise à vie à Suez. C’est juste pas possible car le service public et l’eau ne lui appartiennent pas.

M. Pellegrini et ses actionnaires sont placés devant un dilemme qui est enfin mis à jour. Il gère des actifs d’actionnaires privés pour qui l’eau, nos 78 millions de m3 par an, c’est de la rentabilité financière. Et des élus disent stop, c’est beaucoup trop de rentabilité. C’est d’ailleurs ce mode de fonctionnement qui a fragilisé cette belle entreprise qu’était Suez et c’est trop de rentabilité financière qui a aiguisé les appétits de Veolia, c’est la cause de l’OPA que M. Pellegrini considère comme hostile

Nous sommes donc concernés, nous ne pouvons pas être spectateurs. Personne ne peux contester notre légitimité. La question est simple, nous disons à  Suez: combien ça vous a coûté, combien on vous a payé,  on tire un trait : si on vous doit de l’argent, on paie;  si c’est vous qui nous en  devez, vous payez. Vous ne pouvez pas imaginer nous faire payer la poursuite de l’usage de biens qui vous ont été  payés, a fortiori d’un volume d’eau dont nous sommes propriétaires.

Autre point de désaccord, le coût d’exploitation, les estimations sont proches mais  M. Pellegrini et M. Carrot n’ont pas validé vos  43 centimes.

JB: Nous sommes partis en septembre 2020 d’une situation où les tarifs de vente de l’eau en gros aux collectivités allaient de 0,53€ à 0,87€, en moyenne  0,77€, et M. Pellegrini confirme dans la réunion de juillet 2021 que nous sommes proches du coût  avec nos 0,43€ HT /m3!

Nous allons parvenir a la transparence complète pour les usagers, ce sera la garantie, la base d’ une coopération durable, solide au sein de notre syndicat.

M. Pellegrini a indiqué que la valeur nette comptable n’était pas pertinente dans leur raisonnement mais qu’ils allaient analyser le fait de la communiquer dans le cadre de vos futurs discussions.

JB : Nous comprenons que pour M. Pellegrini, ce ne soit pas pertinent, il a eu à se défendre contre une OPA… Je me permets de lui conseiller de réfléchir, lui mais aussi Suez, Meridiam, le groupe CDC et même Veolia. Le Syndicat d Eaux du Sud Francilien ne lance aucune OPA ou aucune opération à caractère boursier, aucun n’a rien à craindre de nous, au contraire, nous serons des partenaires loyaux. Nous sommes prêts, cela peut aller très vite : M. Pellegrini nous a dit ce lundi, aidez-nous.  J’ai la conviction qu’un accord rapide donnerait de l’élan au nouveau Suez et de la crédibilité à ses propos

Vous êtes optimiste ?

JB : Optimiste parce que nous sommes déterminés et unis et parce que, M. Pellegrini nous l’a dit, Veolia et Suez attendent que Bruxelles se prononce  sur leur accord et nous savons qu’une des questions posées, c’est la situation de monopole en France après leur accord. Si Bruxelles donne son feu vert, Suez ne peut pas rester en position de monopole dans le sud francilien. Nous sommes donc la solution pour M. Pelligrini.

M. Pellegrini et M. Carrot  semblent très attachés à ce qu’ils appellent l’intégrité du RISF. Que faut-il  comprendre de votre point de vue? 

JB : J’appelle cela une astuce. Ils ont construit leur stratégie de négociation sur le postulat que nous ne réussirions pas a fédérer avec nous les utilisateurs publics, ils en ont donc fait un objet de désaccord.

Dans quel but ?

JB : Nous savions que le Sud Francilien, du fait de leur position de monopole, était surnommé dans le milieu financier «  la poule aux œufs d’or » de Suez et cette situation ne pouvait qu’aiguiser les convoitises. Il y a plusieurs années, Veolia avait manifesté ses intentions à l’égard de Suez  dans la perspective du renouvellement de son marché avec le Sedif. Nous savions que l’élimination de Suez était possible et nous ne pouvions pas prendre le risque  de tomber de Charybde en Scylla et de voir passer le réseau que les usagers ont payé, des  actifs de Suez à ceux de Veolia, Meridiam ou autres fonds de pensions.

Oui bien sûr, mais où est l’astuce?

JB : De tenter pour Suez de nous entrainer, de nous enfermer dans sa logique financière, contraire à la logique de service public qui fonde pour nous le prix de l’eau, c’est à dire la valeur nette comptable. Pour Veolia, Suez, Meridiam et autres fonds de pension, c’est le rendement financier et les dividendes pour les actionnaires privés,  c’est ce que M. Pellegrini appelle un raisonnement différent du nôtre.

Vous voulez dire qu’ ils veulent vous faire payer au-delà de la valeur nette comptable?

JB : Vous avez tout compris.

Une dernière question, pourquoi ne pas vous orienter vers le SEDIF ? M. de Lasteyrie avec Palaiseau et Massy  sont dans le SEDIF…

JB : Les choix, les revirements, les méthodes de M. Santini sont  inquiétants et de plus en plus contestés, y compris au sein du SEDIF,  et tout récemment par l’Agence de l’Eau Seine-Normandie. Il appartient  à ce grand syndicat de tourner une page.

En février 2019, avant l’OPA hostile  de Veolia sur Suez, le Président Santini nous a écrit pour nous encourager à mettre fin au monopole de Suez en reprenant le RISF et nous a proposé une coopération (Lire le courrier de M. Santini ici).

Le SEDIF dessert historiquement  cinq communes sur les 27 de la Communauté d’agglomération Paris Saclay, nous en desservons  22 avec le RISF et nous avons une réserve de 40 millions de m3 non utilisés à  0,43 € HT.

Apres l’OPA hostile de Veolia sur Suez,  le 14 octobre 2021 devant le comité du SEDIF, M. Santini invite les 22 communes à rejoindre le SEDIF. Elles n’y ont aucun intérêt, ce serait du gâchis pour elles. En effet, l’usine de Morsang et le RISF ont été payés par les 22 communes de l’Essonne pour justement desservir Saclay.

Vous comprenez qu’avec notre Syndicat Mixte Fermé, nous pouvons mieux utiliser l’argent public et mieux gérer la ressource  eau.

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