Pas de consensus scientifique international pour l’OIBP

La technologie d’osmose inverse basse pression (OIBP) retenue par le SEDIF ne fait pas l’objet d’un consensus scientifique à l’échelle internationale. Contribution de la Coordination EAU Île-de-France à l’enquête publique sur la mise en place d’une filière membranaire haute performance basée sur l’OIBP dans l’usine de Neuilly-sur-Marne.

La littérature scientifique et professionnelle, en France et à l’international, y compris dans les publications de Veolia, rappelle que l’osmose inverse est une technique de séparation des micropolluants dont les PFAS avec l’eau et non une technique de destruction de la chaîne carbone-fluor à la base des molécules des milliers de PFAS. Les scientifiques estiment que l’osmose inverse a un atout majeur : la filtration de presque toutes les molécules sauf la molécule d’eau, permettant de retirer donc la très grande majorité des polluants.

Mais cela se fait au moyen d’une très grande augmentation de la consommation énergétique, de l’ordre d’un facteur 2 à 3 (dans des situations d’énergie carbonée – ce qui est moins le cas de la France que d’autres pays – cela est difficile justifiable), cela se fait également au moyen de la création du concentrat de polluants.
Dans la littérature scientifique, les spécialistes n’envisagent même pas l’option de rejeter dans le milieu le concentrat, étant donné l’impact sur les milieux aquatiques, et le caractère immoral et anti-scientifique du procédé. Interrogé par la Coordination eau Île de France, un expert a décrié cette option. Ainsi, les scientifiques jugent indispensables de traiter le concentrat. Une solution actuelle existe : le chauffage a plus de 600 degrés, voire 1000 degrés, augmentant d’autant la consommation énergétique et l’émission de carbone dans l’atmosphère. Enfin, l’augmentation du coût de la potabilisation de l’eau pour les collectivités n’est pas considéré comme viable et supportable à long terme pour les finances publiques locales selon de nombreux scientifiques.
En tout état de cause, le consensus scientifique est de ne pas utiliser prioritairement l’osmose inverse basse pression en raison de son coût, insupportable pour les collectivités publiques, en raison de l’augmentation de la consommation énergétique inadéquate par rapport aux objectifs de sobriété, et en raison de l’absence de solution pérenne de traitement du concentrat.
Ainsi ces trois raisons expliquent pourquoi l’osmose inverse basse pression n’est pas une technologie déployée largement dans le monde, bien que ce soit une technologie maîtrisée et facilement adaptable pour des entreprises multinationales qui opèrent déjà le dessalement de l’eau de mer au Moyen Orient ou en Australie. Il n’existe pas à notre connaissance de grande métropole mondiale, équivalente a la population couverte par le SEDIF, qui a installé cette technologie dans son process de potabilisation pour séparer les micropolluants de l’eau. Pour autant quelques villes moyennes aux États-Unis et au Canada étudient cette possibilité ou ont mis en place quelques unités d’osmose inverse.
La littérature scientifique privilégie plutôt l’association de plusieurs techniques de filtration, impliquant souvent le charbon actif, potentiellement renouvelé en continu, mais aussi d’autres technologies de séparation comme la résine échangeuse d’ions et/ou des sorbents naturels. Un brevet a été déposé en 2023 par une filiale de Valgo concernant la technologie de fractionnement par mousse, qui permettrait à très bas coût et très faible intensité énergétique de récupérer les micropolluants dans une mousse remontant à la surface de l’eau. En matière de recherche et développement, d’autres solutions sont à étude par des laboratoires de recherche publics et privés qui consistent à délier la chaîne carbone – fluor : la sonolyse, la photocatalyse, différents procédés d’oxydation etc. Vivien Rebiere a réalisé une étude recensant les technologies disponibles et en cours de recherche dans le cadre du débat public sur le projet du SEDIF organisé par la Commission nationale du débat public en 2023 : https://participer-debat-eau-idf.cndp.fr/project/deposez-votre-avis-sur-le-projet/collect/deposez-votre-avis-en-quelques-clics/proposals/aucune-alternative-a-losmose-inverse.
La recherche scientifique – de même que les agences de l’eau, privilégie également l’association de techniques de filtration en aval avec des politiques de préservation de la ressource en amont, auprès des agriculteurs et des industriels. Il s’agit donc de réduire les pollutions à la source. Des outils existent, comme les paiements pour services environnementaux, permettant de rémunérer les agriculteurs pour leur passage en agriculture biologique et aux techniques d’agro-ecologie. Eau de Paris a mis en place cette politique, pour 48 millions d’euros, financé a 80% par l’agence de l’eau Seine Normandie, touchant plusieurs dizaines exploitations.  Une évaluation réalisée en 2025 souligne la réussite de cette politique avec une baisse importante des phytosanitaires présents dans les captages. Cette politique avait été initiee dans le monde par Munich et par New-York qui ont été pionnières dans la protection de leur bassin d’alimentation et de leurs captages d’eau potable, en particulier des effluents agricoles. Sur le plan industriel, notons les procédures judiciaires entamées par la métropole de Lyon pour rechercher les responsables industriels des pollutions des eaux superficielles et souterraines. L’imputation des responsabilités entraînera le financement par les responsables des actions supplémentaires en. Matière de dépollution et potabilisation. Des outils publics à la main des agences de l’eau et des préfectures permettent de gérer la ressource en eau, et les opérateurs d’eau public doivent y prendre leur part, y compris en matière de protection de la ressource. Cela signifie que la fourniture d’eau potable n’est pas qu’une question de technique de potabilisation mais aussi de coopération entre collectivités, avec les acteurs agricoles et industriels a l’échelle d’un bassin versant. Cela requiert donc de penser la politique du « petit cycle » de manière globale, et en cohérence avec la politique du « grand cycle » et donc de décloisonner des acteurs et des manières de faire.
Bien que le SEDIF ait récupéré la compétence de préservation de la ressource, les moyens financiers accordés à cette politique et l’ambition dédiée sont très largement en-deça de ce qu’il devrait être fait et de ce que le SEDIF est en capacité de faire. L’argument du SEDIF selon lequel son aire d’alimentation de captage représente 12% du territoire français ne tient pas : sur ce territoire, il existe d’autres collectivités qui y prélèvent également leur eau brute à potabiliser. Certaines sont importantes et ont des moyens et l’ambition d’agir, comme par exemple l’intercommunalité de Troyes qui est passée en régie publique. Des coopérations sont donc possibles et souhaitables pour agir de concert sur la protection de la ressource.
Enfin, la technologie d’osmose inverse n’est pas à rejeter, car il ne s’agit pas de cela, mais de l’utiliser à bon escient et en conscience des choix politiques et techniques qu’elle porte. Ainsi, du fait de son coût, du fait de son intensité énergétique, du fait de la difficulté de traitement du concentrat, l’osmose inverse ne peut être utilisée qu’avec parcimonie : par exemple sur des volumes d’eau plus réduits et beaucoup plus chargés en polluants que pour un captage ou une prise d’eau lambda d’un opérateur d’eau potable. Ainsi, en sortie de plateforme industrielle, là où la pollution aux PFAS peut être massive, il est logique que les industriels financent eux-mêmes et mettent en oeuvre la dépollution de l’eau avant rejet, via l’osmose inverse en cas de besoin. Les volumes d’eau seraient réduits et la charge polluante élevée et ce serait directement les pollueurs qui la prendraient en charge, sous le contrôle des pouvoirs publics. Charge à eux de stocker ou traiter les concentrats, en s’appuyant sur la recherche et développement.

Le rejet du concentrat est une faute politique et scientifique

Le rejet du concentrat ne fait pas l’objet de mesures de contrôle suffisantes de la part du SEDIF, malgré les efforts techniques dans le projet du SEDIF pour accélérer la dispersion des polluants dans les cours d’eau le plus rapidement possible. En effet, plusieurs micropolluants dont plusieurs PFAS ne semblent pas avoir été recherchés puisque le SEDIF indique que les molécules ne dépassaient pas les valeurs limites réglementaires dites normes de qualité environnementale (NQE). Or ces dernières n’existent pas pour la plupart des PFAS, faute de recherche suffisante. Donc de fait, les PFAS ne peuvent pas dépasser ces normes qui ne s’appliquent pas à eux. Les évaluations sur certaines espèces semblent lacunaires, le SEDIF citant en réunion publique des gamares au niveau de l’usine de Mery sur Oise.
Une évaluation d’ampleur sur des invertébrés et des vertébrés serait nécessaire sur le temps long. Enfin, aucune information n’est émise les risques d’effets cocktails, rendu possible par la concentration de polluants dans le concentrat, ainsi rejeté dans le milieu. Par ailleurs, l’impact sur les écosystèmes aquatiques est un problème pour la biodiversité mais c’est aussi un problème pour la santé humaine, d’une part parce que tout porte à penser que ce qui est nocif pour des les espaces aquatiques peut l’être aussi pour des humains, et d’autre part parce que l’atteinte aux communautés aquatiques (invertébrés et vertébrés) a des conséquences sur toute la chaîne alimentaire.
L’absence de solution de traitement du concentrat est donc une erreur politique et scientifique. Du point de vue juridique, cela reviendrait à créer un déchet, de l’aveu même de Corinne Lepage, avocate du SEDIF. Or il n’existe pas de norme de rejet des PFAS dans le milieu hormis pour le PFOS ( 25 µg/L). Mais il s’agit là de centaines d’autres PFAS dont il faudrait contrôler les rejets. Or il n’existe qu’une obligation de recherche des 20 PFAS de la directive eau potable (arrêté ministériel du 20 juin 2023) et il existe la trajectoire de réduction des rejets de 70% issue de la loi du 27 février 2025 portée par Nicolas Thierry. De toute évidence, la responsabilité du législateur et du gouvernement est d’édicter des valeurs maximales de rejet de PFAS, comprenant les 20 recherchés mais aussi d’autres ainsi que la somme des PFAS (sachant que c’est une famille comprenant plusieurs milliers de molécules). Nous avons là à faire de manière typique à un projet qui ne respecte pas le principe de précaution à valeur constitutionnelle : nous je connaissons pas les effets sur l’environnement mais le SEDIF agit quand même. Cela fragilise le projet d’un point de vue juridique.
Le rejet du concentrat souligne donc la logique du projet du SEDIF qui promeut la santé publique au détriment de la biodiversité, de la santé des écosystèmes. C’est contraire à la politique Une seule santé (One health) portée par les organisations internationales et le gouvernement français qui vient d’accueillir en avril 2026 à Lyon un sommet international sur le sujet. Le principe Une seule santé consiste justement à considérer ensemble et de manière cohérente santé humaine, santé animale, santé des milieux et à trouver des solutions qui sont bénéfiques aux trois.

Le SEDIF n’apporte aucune garantie sur la sécurité de l’approvisionnement en membranes

Les membranes achetées par le SEDIF seront produites aux États-Unis ou en Corée du Sud. Le faible nombre de fabricants rend l’approvisionnement particulièrement insécure et dépendant de décisions politiques impactant le commerce international, de l’administration américaine par exemple, et dépendant de chaînes d’approvisionnement qui sont soumises à de nombreux aléas depuis plusieurs années. Il n’y a pas à ce jour de fabricant européen, même si une entreprise néerlandaise semble sur la voie de production de membranes d’après le SEDIF.
Au regard des tensions sur le commerce international, cette situation rend l’approvisionnement risqué, peu fiable en cas de crise.
Par ailleurs, dans la littérature scientifique, on peut noter que plusieurs chercheurs pointent la présence de PFAS dans des membranes. Interrogé, le SEDIF affirme qu’il s’agit des membres de nanofiltration et non d’osmose inverse. Des contrôles indépendants sur les membranes achetés par le SEDIF seront indispensables pour vérifier ces dires.
Pour l’ensemble de ces raisons, le projet du SEDIF ne doit pas s’appliquer et il est nécessaire que les collectivités membres du SEDIF, qui découvrent la réalité du projet aujourd’hui, s’y opposent.

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