Les prix de l’eau flambent et ce n’est pas fini !

Bien de première nécessité, l’or bleu coûte de plus en plus cher en Île-de-France et dans l’Oise. Et les tarifs de production d’eau potable — comme de sa distribution — et, en bout de chaîne, de l’assainissement des eaux usées, n’ont pas fini d’augmenter fortement. Par Aurélie Foulon et Florian Loisy.

Notre commentaire: en euros constants, les tarifs de l’eau sont stables, voire en légère baisse dans le bassin Seine Normandie, montre une étude de l’Agence de l’eau, sur laquelle nous reviendrons. C’est Eau de Paris qui tire les tarifs à la baisse pour tous les usagers domestiques. Mais le Parisien alerte à juste titre sur le risque majeur de dérapage des tarifs si le SEDIF parvenait à mettre en place l’osmose inverse basse pression. Un moyen de recréer une tendance à la hausse des tarifs pour maintenir la rente de Veolia.

L’eau, c’est la vie. Et c’est aussi le prix : entre la production d’eau potable, sa distribution assurée par des prestataires qui délèguent eux-mêmes à de grands groupes, et l’assainissement pris en charge par plusieurs stations d’épuration gérées par autant de syndicats, les occasions d’alourdir la facture sont multiples. Si bien qu’il n’y a pas plus inégalitaire que le prix du mètre cube d’eau : il variait, au 31 décembre dernier, de 1,74 € à La Villeneuve-sous-Thury (Oise) ou 2,53 € à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) à 12,23 € à Sablonnières (Seine-et-Marne), selon l’Observatoire national des services d’eau et d’assainissement.

Si Paris compte parmi les communes les plus abordables en facturant seulement 3,65 € (abonnement compris) pour une consommation type de 120 m 3, elle enregistre une inflation de plus de 15 % en dix ans. Les tarifs pratiqués dans la capitale font baisser la moyenne de la petite couronne, qui s’établit à 4,14 €/m 3. Ailleurs, c’est plus cher. En particulier dans la vallée de l’Oise où on affiche 4,64 € : presque un euro de plus qu’à Paris ! Bien au-dessus du prix moyen en France, qui s’établit à 4 €/m 3.

Si l’Île-de-France part de haut, c’est que l’eau potable provient majoritairement des rivières, alors qu’il est moins coûteux d’utiliser les eaux souterraines. Selon le bassin hydrographique dans lequel on se trouve, la taxe pollution est plus ou moins élevée : en Seine-et-Marne, par exemple, les conséquences liées aux engrais et pesticides impliquent une contribution plus importante. Globalement, la facture d’eau est liée pour environ 42 % à la distribution d’eau potable, pour 31 % à l’assainissement et le reste pour les taxes.

Un gage de pureté… qui coûte cher

Après deux ans de communication sur son grand projet d’eau ultrapure, le 20 janvier dernier, le Syndicat des eaux d’Île-de-France (Sedif) apprenait que le préfet de Seine-et-Marne n’accordait pas l’autorisation environnementale nécessaire pour lancer une technologie révolutionnaire sur l’usine pilote d’Arvigny. Qu’à cela ne tienne, le Sedif, qui distribue près des deux tiers de l’eau potable des Franciliens, n’a pas dit adieu à l’implantation de « l’osmose inverse basse pression », une technique utilisée au départ pour désaliniser l’eau de mer et qui permet d’obtenir une qualité d’eau inédite en éliminant tous les micropolluants. À tel point que cette eau « trop pure » doit ensuite recevoir les minéraux à la sortie de l’usine afin de redevenir potable. Elle sera « déployée en 2025 à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), puis à l’horizon 2030 à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis) et Méry-sur-Oise (Val d’Oise) ». Trois usines qui desservent ensemble près de 4,5 millions de Franciliens.

Selon les études initiales du Sedif, l’impact de la généralisation de cette technologie sur la facture des usagers, est estimé à 0,25 € HT supplémentaire par mètre cube d’eau produit, qui se chiffre actuellement à 1,32 € (hors assainissement et taxes). Soit une hausse de 19 %. « Ce qui reste tout à fait raisonnable, après avoir baissé trois fois le prix depuis 2011 », insiste le Sedif.

Une autre technologie a aussi le vent en poupe : la décarbonatation, un procédé permettant de produire une eau moins calcaire. « L’eau adoucie apporte un confort à la consommation, vantent ses promoteurs. Elle est plus agréable à boire et plus limpide. Elle évite également les risques d’irritation ou de dessèchement des peaux et cheveux sensibles. »

Des hausses censées permettre des économies

Évidemment, ajouter un traitement coûte cher : 6,5 millions d’euros d’investissement en 2018 pour l’usine de Mareil-sur-Mauldre, par exemple, « sans augmentation du prix de l’eau », vantait alors le président de l’Union des maires des Yvelines. Mais ce n’est pas toujours le cas. Le plus souvent, la dépense est répercutée sur la facture du consommateur. À Mantes-la-Jolie (Yvelines), par exemple, le mètre cube d’eau potable produit (hors assainissement) a pris 37 % à l’automne dernier, avec la création de l’unité de décarbonatation de l’usine de Buchelay. Avant d’encaisser une nouvelle hausse au 1er janvier. En moins d’un trimestre, il est donc passé d’un euro tout rond à 1,58 €, soit + 58 %. Les tarifs de l’abonnement et de l’assainissement ont aussi grimpé. Tout compris, pour une consommation type de 120 m 3, la douloureuse passe donc de 392 à 469 €. Pourtant, Veolia et Suez, les deux principaux industriels du secteur, avancent un autre argument : certes, le mètre cube est plus cher, « mais une eau moins calcaire permet de réaliser des économies : vos équipements électroménagers consommeront moins, s’useront moins vite et nécessiteront moins de produits ménagers ».

Un réseau à bout de souffle

Il n’y a pas que la production d’eau potable qui coûte plus cher. En bout de chaîne, le prix de la collecte et du traitement des eaux usées enfle aussi. D’abord, la TVA est passée de 5,5 % à 10 %. Les coûts sont également impactés par les normes environnementales plus strictes pour rejeter ces eaux usées. Sans compter la mode des lingettes, trop souvent jetées dans les toilettes. « Au niveau européen, la pollution des lingettes représente 40 % des déchets des stations d’épuration et 80 % des pannes », pointe Marillys Macé, directrice générale du Centre d’information sur l’eau.

Surtout, des travaux de maintenance et de renouvellement des réseaux, trop souvent laissés en déshérence, deviennent impératifs. Comme à Melun Val de Seine. « Avec le budget actuel, on ne pourrait renouveler que 1 % du réseau, indique-t-on à l’agglomération. Il faudrait un siècle pour changer l’intégralité. »

Or la durée de vie de ces canalisations est bien moindre. Résultat : un litre d’eau potable sur cinq se perdrait en route à cause des fuites, selon les calculs de 60 Millions de consommateurs. C’est loin d’être un cas isolé. « Le taux de renouvellement des canalisations est de 0,6 % en moyenne », estime l’Agence de l’eau Seine Normandie, qui plaide pour un prix plancher, arguant qu’« un prix bas est souvent le signe qu’il ne finance que la gestion quotidienne mais pas le renouvellement ». De son côté, le SIAAP (Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne) réfléchit, lui aussi, à une nouvelle augmentation. Financé par une redevance sur les volumes d’eau potable facturés, le syndicat alerte sur « un manque à gagner de 10 millions d’euros ». « D’un côté, les volumes d’eau traités ne cessent d’augmenter, passant de 843 à 909 millions de mètres cubes en cinq ans […], expose
son nouveau président François-Marie Didier. De l’autre, nos ressources diminuent puisque la consommation à Paris, elle, est en baisse. »

Qui va payer, l’abonné, les collectivités ? Motus : « Le SIAAP travaille sur des pistes pour définir sa stratégie financière, nous ne pouvons donc pas communiquer sur ces pistes pour le moment. » Entre 2010 et 2016, les usagers du SIAAP ont déjà vu leur redevance augmenter de plus de 39 % à Paris et en petite couronne, et de 30 % en grande couronne, selon les chiffres de la Chambre régionale de comptes.

Une autre inconnue risque fort de s’inviter dans le calcul. La FNCCR, qui fédère les collectivités territoriales spécialisées dans les services publics locaux en réseau, « reçoit de plus en plus de messages d’alerte sur la problématique de l’approvisionnement en réactifs nécessaires à la potabilisation de l’eau et à son assainissement ». « La hausse des prix des fournitures pèse actuellement sur les budgets et se traduira inévitablement et rapidement par des augmentations de la facture d’eau et/ou la réduction des programmes d’investissement », signale l’association. Elle constate des difficultés d’importation de « certains
réactifs essentiels » venant notamment d’Ukraine.

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